« Crise » : le mot sans les choses
Le mot « crise » désignait dans ses premières acceptions (militaires chez Thucydide ou médicales chez Hippocrate), le « moment de la décision », soit une séquence brève, paroxystique et « décisive » durant laquelle le sort – d’une bataille ou d’une pathologie – se dénouait. Par un étrange renversement, ce mot-valise, aujourd’hui employé à « tout bout de champ » (sociaux ou sémantiques) renvoie désormais à une phase beaucoup moins circonscrite dans le temps (mais de toute façon plus longue), caractérisée par l’indétermination, l’indécision, l’indécidabilité ou encore par l’épuisement des anciennes régulations (« quand le Vieux se meurt, et que le Neuf ne peut pas naître », hasardait Gramsci), ou enfin par la prégnance de situations a-nomiques (évanescence du sens des noms et du caractère contraignant des normes). Dans des configurations où plus rien ne peut plus être pré-dit donc décidé à coup sûr, où les ordres, les classements et jusqu’aux noms de baptême deviennent fluides, et ne recouvrent plus rien de précis ou de tangible, on conçoit mieux l’impérieuse nécessité d’en concevoir de « nouveaux », d’inventer de « nouvelles » typologies, d’imaginer de « nouveaux » cadres et cadrages, bref de « reclasser » les agents comme on rebattrait les cartes d’un jeu qu’on ne maîtrise plus tout à fait.
Nommer autrement en prétendant ainsi mieux comprendre, qualifier différemment les groupes sociaux pour mieux en disqualifier certains (toujours les mêmes, en fait), modifier les règles du recensement social en en préservant la logique (le censor assigne toujours une valeur à chaque citoyen en l’assignant à telle classe), se procurer « à bon compte » l’illusion qu’en les typifiant, on maîtrisera, contrôlera ou anticipera mieux les représentations désordonnées, erratiques voire aventureuses des agents sociaux (leurs « esprits animaux », disait Keynes), pétrir des matériaux symboliques pour en extraire une pâte douteuse en faisant mine de faire science, se payer de mots en jouant sur les mots et se faire payer en glosant sur les maux… Telles pourraient être quelques-unes des fonctions latentes, involontaires, inconscientes mais pourtant bien réelles, de l’exercice savant de « sémiométrie » commandé à la Sofres, en pleine récession (avril 2009) par le Centre d’analyse stratégique et le secrétariat d’État à la Prospective et au développement de l’économie numérique, afin d’examiner « les modalités de projection dans la crise et l’après-crise » des Français » [1].
La « sémiométrie » des misères
Techniquement, de quoi s’agit-il ?
• Très classiquement, d’interroger en avril 2009 un échantillon de 1 500 individus « représentatifs » de la population française [2] sur « la crise et ses lendemains » au moyen de sept questions fermées portant sur la perception de la crise actuelle [3], et de 13 autres questions fermées [4] sur les perceptions de l’« après-crise » [5].
• De manière plus originale, de réaliser une enquête dite « sémiométrique » conduite trois mois plus tôt auprès du « même » échantillon.
• D’appliquer aux réponses aux vingt questions posées en avril « une analyse typologique qui a permis d’identifier cinq groupes ayant des perceptions de la crise et de l’après-crise différentes voire opposées ».
• De croiser cette typologie avec l’enquête « sémiométrique » de janvier afin « de décrire le système de valeur propre à chacun des groupes » préalablement distingués.
observatoire des sondages
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