observatoire des sondages

Le leurre de la représentativité

mercredi 3 septembre 2014

Les sondages sont fondés sur la technique de la représentativité. Cela est devenu si évident que l’on ne prend plus la peine d’expliquer qu’il n’est pas nécessaire de boire toute la soupe pour savoir si elle est assez salée [1]. Chaque fiche signalétique nous rabâche donc que le sondage a été effectué sur un échantillon représentatif selon la méthode des quotas par sexe, âge et catégorie professionnelle et stratification par région. Fort bien. Mais, appliquer ce traitement à toutes les questions est absurde. Il ne s’agit pas ici de contester les principes mathématiques de la représentativité forgés à la fin du XIXe siècle mais leur application aveugle à toutes les questions d’opinion. On ne reprendra pas les critiques sur les limites des déclarations – par exemple les sondeurs ont renoncé au critère d’instruction tant ils savent les sondés non fiables sur leurs diplômes – ni sur les sondages aujourd’hui effectués en ligne ou les sondages mixtes par téléphone et en ligne (qui dénotent la dérive technique due à des impératifs commerciaux). Nous visons bien l’application du principe de la représentativité à l’opinion. Il n’est pas seulement mathématique mais idéologique.

Du point de vue scientifique, c’est la manifestation du positivisme le plus simpliste selon lequel la science doit mesurer sans se demander ce qu’on mesure. Du point de vue politique, cette application suppose que dans toute la société on soit également intéressé par toutes les questions et qu’on soit également habilité à y répondre, en accord avec une conception juridique de la volonté générale.

Prenons des questions récentes :

les 35 heures

Le nouveau ministre de l’Economie ayant souhaité que les entreprises puissent s’affranchir plus largement des 35 heures (en bon français, comprendre son hostilité aux 35 heures), un sondage s’est une nouvelle fois emparé du sujet [2]. Le résultat était prévisible. « Une majorité de Français » titrait le commanditaire du sondage sont favorables à la fin des 35 heures, soit 62 % des sondés. Or l’échantillon représentatif interrogé en ligne comprend des gens inégalement concernés par les 35 heures. Des inactifs qui, soyons en sûrs, souhaitent plutôt que les actifs travaillent plus, (parce qu’eux-mêmes l’ont fait, etc.) des actifs non concernés parce que leur activité professionnelle n’implique pas une durée fixe de travail, qu’ils en font moins ou beaucoup plus, etc. Et puis une mesure aussi politiquement connotée engage les jugements sur la gauche, la droite etc. Mais bien peu de sondés relient la question à la bonne marche de l’économie, à la qualité de la vie, etc.

les rythmes scolaires

Dans un échantillon représentatif, les enquêteurs demandent à toute la population selon les critères habituels [3]. Tout le monde, c’est-à-dire les hommes et les femmes, les jeunes au-dessus de 18 ans et le troisième âge, les agriculteurs, les patrons, les professions libérales, les cadres supérieurs et moyens, les ouvriers, les retraités. Si on considère les sondés par rapport à la question, on dirait les parents, les retraités, les célibataires, les grands parents, les enseignants, etc. Pas les enfants puisqu’ils ont moins de 18 ans, (même si ce sont les premiers concernés) et les autres personnes plus concernés comme les parents, en les diluant dans l’échantillon représentatif. Bref, les gens concernés n’ont pas plus voix au chapitre que ceux qui ne le sont pas ou plus. Cela a évidemment des conséquences sur les réponses. Des parents ayant des enfants en âge scolaire vont réagir par rapport aux effets supposés ou avérés du changement sur leurs enfants et sur leur vie. Mais les retraités, les célibataires éloignés de tout cela répondront dans l’ignorance, au hasard ou selon des raisons politiques comme leur avis sur le gouvernement. A l’arrivée cela donne une « opinion des Français » mêlant jugements sur la réforme des rythmes scolaires, plus ou moins bien informés, et jugement politiques sur le Président de la République ou le ministre de l’Éducation nationale qu’on aime ou pas. Quel intérêt ?

La représentativité générale appliquée à des sujets impliquant plus ou moins directement les sondés et parfois ne les impliquant pas du tout est plus qu’un biais méthodologique. Les réponses sont dans les questions.

Exemples :

l’Education Nationale, les enseignants, les chômeurs, les syndicats, etc.

- Bien entendu, selon un échantillon représentatif, les enfants sont mal éduqués, les enfants des autres pour la plupart des gens d’un échantillon représentatif, soit parce qu’ils n’en ont pas ou plus, mais aussi parce que les enfants ainsi mentionnés dans un questionnaire sont forcément les enfants des autres [4].

- Bien sûr, les enseignants ne travaillent pas assez puisque chacun sait… Les premiers intéressés sont submergés dans un échantillon représentatif par la masse de tous ceux qui n’en sont pas et n’en savent pas grand-chose… sinon qu’eux-mêmes travaillent plus ou ont travaillé plus dans le passé [5].

- Bien sûr, il faut contrôler les chômeurs car il y a trop d’abus pour un échantillon où les chômeurs ne sont pas (encore) majoritaires [6].

- Bien sûr, il faut limiter l’influence du syndicalisme puisque l’échantillon est surtout composé de gens qui ne sont pas syndiqués [7], etc.

Les sondages se présentent ainsi comme des armes politiques qui, s’ils étaient administrés tous azimuts, contribueraient souvent à dresser les gens les uns contre les autres. Heureusement (?), les questions ne seront pas posées pour tous les groupes, et par une sorte d’arrangement flou, il est des questions qui ne le seront pas. Moins par scrupule de conscience (il y aurait des questions criminelles) que parce qu’aucun commanditaire n’est intéressé.

Conclusions
- On ne prendra pas les sondeurs pour des imbéciles épistémologiques. S’ils appliquent une méthode inadaptée, comme cela les effleure parfois, cela les fait vivre.

- Il faut se demander comment des fautes épistémologiques aussi grossières peuvent passer inaperçues. Il s’agit moins d’une croyance scientifique que d’une croyance politique (l’idée formaliste d’une volonté générale composée d’opinions individuelles) que les sciences sociales récusent. Ce principe inscrit dans le sondage et qui peut valoir dans quelques opérations limitées comme les intentions de vote selon une convention démocratique ne vaut pas sur la plupart des sujets humains.

- Etant donné qu’il s’agit de croyances politiques et d’intérêts commerciaux, on ne saurait espérer aucune correction pour satisfaire des critères rationnels.


[1Selon l’image de Frédéric Bon (Les sondages peuvent-ils se tromper ? Calmann-Lévy, 1974. Remarquons que dans l’autre sens, trop salée, le test ne servirait pas à grand chose : trop tard.

[2Odoxa-I>Télé-Le Parisien, 30 août 2014.

[4Par exemple : BVA-Le Parisien (5 octobre 2013) in Rythmes scolaires : un échantillon sur mesure ? Rentrée… scolaire.

[5Par exemple : sondage OpinionWay-Ethic (28 juin 2014) in Des patrons contre l’Etat ; BVA-BFM TV-Challenges-Axys Consultant (7 mars 2013) in BVA cible les fonctionnaires.

[7Sondage Ifop pour Atlantico, 1 mai 2014 : « 70% des Français ne font pas confiance aux syndicats ».

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