observatoire des sondages

Paris, argent et élections

mardi 2 mars 2010

Le Figaro, la société de conseil en lobbying et marketing Altermind, et celle de paris en ligne et de marchés prédictifs Newsfutures, ont lancé, à la faveur des élections régionales françaises, un jeu sur internet de pronostics électoraux appelé prédipol. Nouveauté en France, les paris sur les échéances électorales existent en Grande Bretagne et aux Etats-Unis. Depuis longtemps, si l’on considère celui que le Wall Street betting odds a organisé de 1868 à 1940 sur les élections présidentielles américaines. Actuellement, le Iowa Electronic Market, lancé à la fin des années 1980 par trois professeurs d’économie de l’université d’Iowa, est le plus actif [1]
Pour l’instant, le jeu du Figaro hébergé sur le site américain de Newsfutures propose modestement aux internautes de parier sur les résultats du scrutin régional de mars 2010. Jeu gratuit mais primé, il anticipe manifestement une prochaine modification de la législation en discussion devant le Parlement. S’ils sont autorisés, les paris en ligne ne seront plus un divertissement rémunéré par de modestes cadeaux mais deviendront un véritable et juteux business.

Ce serait déjà une bonne raison de s’intéresser à l’initiative, moins légère qu’elle y paraît, au point de justifier un certain mépris amusé comme dans Le Monde (23 février 2010). Faut-il voir un recommencement de l’histoire dans la prétention affichée par les initiateurs de prédipol de permettre de meilleures performances que les sondages ? Si on se souvient que George H. Gallup parvint à imposer ceux-ci contre les votes de paille auxquels ressemble fort le pari en ligne, on se demande si la prétention n’est pas seulement promotionnelle. L’amnésie fait bon ménage avec le commerce et la vanité. Il est en effet manifeste que la prédiction n’a pas grand intérêt pour les commanditaires de sondages qui s’en servent plus pour agir que pour prédire, même si cet aspect, dénié des sondeurs, est bien réel car il fait aussi leur fortune. Savoir le résultat à l’avance peut être un outil de spéculation mais les électeurs et candidats seront mieux servis en étant seulement patients. En tout cas, le savoir sur le vote n’a rien à y gagner.

Si ces paris n’ont aucun intérêt sinon de gagner de l’argent, raison suffisante pour expliquer leur forte promotion médiatique, on peut néanmoins s’intéresser aux raisons proprement intellectuelles que donnent les initiateurs. Car ils en donnent. Dans quelle science, les « penseurs » de ces paris en ligne, des économistes - d’écoles de commerce, il est vrai - ont-ils trouvé les paradigmes qui leur permettent d’assurer que, « en mettant ensemble des opinions nombreuses et d’origines diverses on obtient une précision dans nos prédictions avec laquelle un expert seul ne peut pas rivaliser » ou encore d’inventer des « concepts » tels que « intelligence collective » ou « sagesse de la foule » (Le Figaro, 28 janvier 2010) ? Il ne suffit pas d’inverser la fausse science de Gustave Le Bon, célèbre il y a un siècle, pour en faire une vraie. On devine l’inculture de nos professeurs de science économique et aussi leur vénalité. Il est vrai que le projet est aussi politique. Seule d’ailleurs, la machine néolibérale peut expliquer un tel battage médiatique dans Le Figaro, Le Monde (qui après avoir moqué l’initiative publie un article de ses promoteurs dans son édition du 3 mars 2010) France Culture, etc.

Car l’intérêt ne saurait mentir et avec les ratiocinations ridicules sur la vérité d’un boursicotage virtuel, il est bien clair que leur marchandise suppose la croyance dans le marché comme étalon absolu des valeurs. Si l’on avait cru que la religion de la main invisible d’Adam Smith avait perdu ses prestiges un an et demi après le début d’une crise financière majeure, il faudrait se détromper comme chaque fois que le réel rattrape les sectes millénaristes. Leurs membres ne croient pas à la fin du monde mais au contraire à son épiphanie et aucun démenti ne saurait les en détourner. Ce n’est pas le moindre paradoxe que cette association de l’apparente rationalité et de la croyance naïve en une providence, incarnée dans les mathématiques comme elle l’est dans les religions par une langue comme le latin ou le sanscrit. Hermétique seulement pour en imposer. Les deux cautions scientifiques de prédipol, respectivement professeurs de finance à HEC (David Thesmar, meilleur jeune économiste décerné par Le Monde en 2007) et à l’école d’économie de Toulouse (Augustin Landier) se sont récemment illustrés par une maîtrise peu commune de l’art divinatoire dans un article cosigné : « le mégakrach n’aura pas lieu » (Les Echos, 27 juillet 2007).


[1Cf. Coulomb R., « Les marchés prédictifs : nouveaux devins ou superordinateurs ? », Regards croisés sur l’économie 2008/1, N° 3, p. 118-119.

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