observatoire des sondages

Push polls : l’exemple des retraites

dimanche 30 mai 2010

Les sondages n’ont pas de force propre. Il faut savoir les invoquer à point et encore cela ne suffit-il pas à saisir comment ils peuvent servir un objectif. Les retraites sont un excellent terrain d’observation à cet égard. Un sondage CSA-Cecop intervenait à point pour conforter le plan gouvernemental sur les retraites (cf. Sondage CSA sur les retraites : Qui « commande » ?). Il n’était pas un coup isolé dans l’information. Expression publique, émanation du Cecop, officine privée d’expertise, lançait encore sur le site internet du quotidien Le Monde une enquête en ligne sur la question suivante :

- Considérez-vous que la retraite à 60 ans…

- est encore un dogme auquel on ne doit pas toucher, il y a d’autres moyens de réformer les retraites
- n’est plus un dogme : on ne peut plus s’y accrocher au regard des évolutions démographiques et sociales

Pour continuer l’opération d’influence, le quotidien Le Monde publiait un éditorial intitulé « Le dogme des 60 ans, ou comment y renoncer » (Le Monde, 27 mai 2010).

Il ne viendrait à personne l’idée de reprocher à une rédaction politique d’avoir ses idées, il n’est pas sûr que la démocratie gagne beaucoup lorsque les médias prennent leurs lecteurs pour des imbéciles.

Tout est en effet biaisé dans l’enquête en ligne et dans le titre de l’éditorial. Procédé d’influence sans subtilité où la question est biaisée. Qui pourrait être favorable à la conservation d’un dogme en politique ? Autrement dit, la manipulation repose sur le réflexe légitimiste. Tant pis si tout dispositif légal est par définition un dogme. Ici, c’est l’obscurantisme religieux qui suggère qu’il faudrait être sot pour défendre un dogme. Posera-t-on comme question : Considérez-vous que la limitation de vitesse en ville à 50 kilomètres heures est un dogme auquel il ne faut pas toucher ou au contraire un dogme auquel on ne peut plus s’accrocher ? L’enquête en ligne est un deuxième biais puisque, effectuée sur une base volontaire, elle suscite plus volontiers les réponses de ceux qui sont hostiles à la fois aux dogmes et à ce dogme (Cf. également : Sondages en ligne : où est le problème ? ; Malhonnêtetés ordinaires de l’ « e-démocratie » ; Petit exercice de falsification ; Identité nationale : bourrage des urnes sur internet).

Le procédé – faut-il le dire ? – n’honore pas ses auteurs tant il est intellectuellement et moralement médiocre, c’est-à-dire à la fois par sa grossièreté technique et sa vanité élitiste. Il est cependant plus intéressant par ce qu’il révèle de l’instrumentalisation de l’opinion publique. On y décerne bien sûr un usage à des fins de légitimation de décisions politiques. Banal. On y décerne aussi un dispositif combiné qui articule série de sondages et commentaire médiatique. Du coup, les sondages n’opèrent pas isolés et seuls mais pour contribuer à un climat, un état d’esprit et doivent être combinés et répétés.

Ainsi s’efface la distinction entre sondages proprement dits et push polls. On sait que ces derniers ne s’embarrassent pas de rigueur méthodologique puisqu’ils visent à promouvoir une cause ou un parti au cours des campagnes électorales ou d’autres mobilisations politiques. Il leur faut donc mobiliser les partisans de cette cause. On ne peut plus se satisfaire de la coupure entre échantillon spontané (celui du push poll) et échantillon représentatif (ceux qui définiraient les sondages). L’usage définit mieux le push poll que la technique : est-il diffusé seulement s’il est favorable ? Est-il combiné avec d’autres enquêtes représentatives ou non ? Comment est-il commenté ? Progressivement mais insidieusement c’est toute la production des sondages qui prend ainsi la fonction d’une entreprise de persuasion.

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