Jean-Yves Dormagen s’empare du fait que l’institut Gallup a renoncé, sous la pression de Donald Trump, à produire son baromètre de popularité présidentielle. On peut regretter une telle décision, à condition de ne pas oublier de se préoccuper de la politique plus largement liberticide menée par la Maison Blanche, aux conséquences autrement plus graves pour la population étatsunienne que l’arrêt d’une simple enquête de popularité. On sait aussi qu’aux États-Unis, pays au monde où l’on produit le plus de sondages, les instituts restent bien évidemment libres de poursuivre leur activité et de réaliser les enquêtes qu’ils souhaitent ou qu’on leur paie.
Le politologue s’alarme ensuite de la multiplication des procédures en diffamation à l’égard des instituts états-uniens ou de leurs responsables en raison de la publication de résultats d’enquêtes défavorables au président. Il note entre autres que de telles actions impliquent des coûts importants « susceptibles de fragiliser l’indépendance des acteurs concernés et de produire un effet dissuasif ». En effet, on ne saurait lui donner tort. Mais alors, pourquoi ne pas rappeler que de pareilles procédures ont été engagées également en France, non pas par l’administration française mais par des instituts de sondages, et ce contre des chercheurs, simplement parce qu’ils avaient osé critiquer la méthodologie de leurs enquêtes [3] ? Si les poursuites entamées aux Etats-Unis s’avèrent liberticides, elles le sont a priori tout autant en France. Et pourtant, ce sont bien des organismes qui se prétendent en l’occurrence au service de la démocratie qui en sont les instigateurs. Or, au-delà de puissants effets d’autocensure, les coûts financiers se révèlent, dans ce cas, d’autant plus élevés que ces actions pèsent sur des universitaires dont les ressources n’ont pas grand-chose à voir avec celles des entreprises sondagières, tout de même mieux armés pour répondre aux attaques dont elles font l’objet. Il y a donc ici comme deux poids, deux mesures.
De manière un peu surannée, Jean-Yves Dormagen renoue également avec la veille rhétorique de George Gallup, le fondateur de l’American Institute of Public Opinion, l’un des premiers "instituts" de sondages à avoir vu le jour en 1935 aux États-Unis. Comme l’a bien montré le politiste Loïc Blondiaux dans un remarquable ouvrage, La Fabrique de l’opinion (Le Seuil, 1998), c’est en présentant les sondages comme des « référendums sur échantillon », autrement dit comme des dispositifs de consultation s’inscrivant naturellement dans le fonctionnement de la démocratie, que Gallup et plus largement les tenants de l’industrie sondagière ont cherché (parmi d’autres moyens) à légitimer leur activité. Plus tard, cet argument sera repris par des politologues français ayant tous des intérêts dans cette industrie : Alain Lancelot, Roland Cayrol et, aujourd’hui, Jean-Yves Dormagen. Il s’agit là d’un argument visant à faire oublier que les "instituts" de sondages, loin de poursuivre une vocation philanthropique, éducative ou démocratique, constituent avant tout des entreprises commerciales avec pour objectif le profit économique. On ne saurait leur en faire le reproche. Mais, au moins, qu’on nous dispense des discours assurant que la liberté de sonder serait un gage de qualité démocratique d’un régime. Jean-Yves Dormagen ne nous épargne même pas l’argument de l’absence des sondages dans les régimes illibéraux. Ils y existent pourtant bien, certes avec des biais, mais cela dément l’essence démocratique des sondages [4]. De toute façon, cela n’impliquerait nullement que les sondages doivent nécessairement être réalisés dans des régimes démocratiques. Aucune définition de la démocratie n’inclut parmi ses critères la liberté de sonder ! Rappelons, naïvement, que les démocraties ont existé bien avant que les sondages ne fassent leur apparition, et que sans sondages, cela ne les empêchait pas de fonctionner correctement. En France, la première élection où ils deviennent importants est l’élection présidentielle de 1965.
Plutôt que de faire des sondages un outil indispensable des démocraties, suggérant que les critiques sont des antidémocrates, on peut se demander si les démocraties ne gagneraient pas à se dispenser des sondages. En les qualifiant autrefois, dans les colonnes du Monde, de « pollution de la démocratie », Maurice Druon n’était-il qu’un vieillard cacochyme ? Quoi qu’il en soit, plutôt que de tisser les louanges du commerce de l’opinion, de pointer un risque illusoire, il vaudrait mieux se préoccuper de la surabondance des enquêtes sondagières (environ 1000 enquêtes d’opinion publiés en moyenne par an en France), de l’opacité persistante qui entoure les estimations, de l’importance des enquêtes dans la construction de rapports de force politiques sans rapport avec la réalité (que l’on songe à la campagne municipale lyonnaise), de leur rôle dans la sélection des candidats, dans le financement des campagnes ou encore dans le calcul de la représentativité médiatique des partis politiques.
Enfin, puisque personne n’ose s’en émouvoir, sinon en privé, il serait peut-être temps de s’inquiéter du mélange des genres quand des universitaires mettent leur titre au service d’entreprises commerciales qui prétendent opérer au nom de la science et de la liberté.
PS. Le Monde a publié une version papier amendant la tribune publiée en ligne. On sourit au nouveau titre : « En rendant visible l’état de l’opinion, les sondages fonctionnent comme un discret contre pouvoir » (Le Monde, 31 mars 2026). Combien de dirigeants font des guerres que leur « opinion publique » désapprouvent ? Cette révision, en quelque sorte soft, probablement voulue par les responsables des tribunes, atténue moins qu’elle camoufle la thèse des sondages comme substance de la démocratie. Une intervention de la rédaction du journal sans doute.
