observatoire des sondages

Qui a trompé Poutine ?

mardi 23 août 2022

Les dirigeants politiques ne s’attardent pas sur leurs erreurs et sont plutôt disposés à les cacher. De bonne guerre si les secrets ne faisaient des victimes. Il arrive toutefois que l’erreur soit si manifeste qu’elle ne peut plus être cachée. Ainsi en va-t-il de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe commencée le 24 février 2022.

Il n’y a pas de secret réel sur le fiasco de l’opération militaire russe rapidement embourbée dans sa conquête de Kiev malgré une supériorité matérielle colossale. Peu d’observateurs auraient parié sur une résistance ukrainienne aussi efficace. Manifestement, l’agresseur s’était trompé sur ses propres forces et sur celles de l’adversaire. Cela n’a pu être caché mais a été de surcroît avoué par V. Poutine qui a limogé des responsables des services secrets et démis le FSB de sa responsabilité des opérations de renseignement dans la sinistre « opération militaire spéciale ». Poutine ne pouvait mieux désigner les coupables. On ne s’étonnera pas qu’une part de secret subsiste dans des services secrets. Une enquête du Washington Post a le mérite d’ouvrir un peu la boite noire sous un titre parfaitement clair : « Russia’s spies misread Ukraine and misled Kremlinas war loomed » (The Washington Post, 19 août 2022 [1]).

Dans cet article comme d’autres, la mise en cause d’un pouvoir autocratique biaisant l’information du chef pour ne pas le contrarier et plaider sa propre cause a été avancée. Une hypothèse plausible en l’occurrence qu’on relève d’ailleurs dans toutes les bureaucraties où chaque échelon est porté à vanter ses performances. Au bout d’une chaîne d’évaluations, cela risque de donner des écarts faramineux entre les performances réelles et l’annonce finale augmentée successivement de quelques points.

Des systèmes d’armes ont ainsi pu être engagés sur des terrains de bataille avec des performances modestes sinon défectueuses pour avoir été évaluées dans une chaîne hiérarchique procédant par des exagérations successives. S’en contentera-t-on ? Sans doute sur la puissance de l’armée russe. Par contre comment des espions ont-ils pu se tromper et tromper à ce point ? Contrairement à ce qu’on affirmé longtemps les sondeurs, les régimes autoritaires utilisent bien les sondages [2]. Les espions ne peuvent pas se contenter d’enquêtes de proximité à la fois parce qu’existent des instruments modernes d’enquête sur l’opinion et parce que leurs chefs leur demandent plus que des impressions. Bref, là aussi il faut qu’ils produisent des pourcentages. Ce sont eux qui ont convaincu Vladimir Poutine que les Ukrainiens céderaient vite devant l’invasion et que les Russes approuveraient cette invasion.

- There are records that add to the mystery of Russian miscalculations. Extensive polls conducted for the FSB show that large segments of Ukraine’s population were prepared to resist Russian encroachment, and that any expectation that Russian forces would be greeted as liberators was unfounded. Even so, officials said, the FSB continued to feed the Kremlin rosy assessments that Ukraine’s masses would welcome the arrival of Russia’s military and the restoration of Moscow-friendly rule. (The Washington Post, art. ibid)

Il semble que les espions russes aient oublié que les sondages d’opinion en régime autoritaire recelaient des biais spécifiques. Il est vrai que l’on ne connaît pas de livre critique sur les sondages publié en Russie. Cette seule lacune en dit long sur la rigueur des méthodes d’enquête et d’interprétation. Bien sûr, il paraît évident que le caractère autoritaire d’un régime pousse à masquer ses opinions. Du moins celles qu’on ne croit pas conformes aux attentes des commanditaires. Et dans ces régimes, nul doute que la plupart des sondés, n’ignorent pas que, derrière l’organisme qu’on leur vante comme indépendant, se profile un organisme officiel. Pas de raison de cacher ses convictions lorsqu’elles paraissent aller dans le bon sens, par contre, combien d’accommodements pour édulcorer voire cacher. Le légitimisme est alors une posture de repli facile. Il est plus facile d’approuver, surtout de belles idées morales que de contester l’autorité ou le sens commun.

Dans l’ensemble les sondages jouent comme des machines de consentement. A fortiori dans un régime de liberté réduite. Les sondeurs russes ont donc obtenu des résultats très favorables à une invasion en Ukraine dont les sondés ne savaient d’ailleurs pas qu’elle en était la forme, et les Ukrainiens craintifs n’ont pas voulu manifester une hostilité à la Russie, dont une perception élémentaire pouvait leur faire croire qu’elles attiseraient le feu. Et ces espions crédules ont livré des pourcentages à leurs chefs. On ne rirait si l’erreur n’était criminelle. Il reste à espérer que des informations filtreront de la machine à intoxication du Kremlin.


[1Article en libre accès - pour l’instant - comme ceux qui constituent l’enquête dans son ensemble.

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