observatoire des sondages

Suppression du bouclier fiscal : trois lectures d’un sondage

vendredi 4 juin 2010

61 % des Français se disent favorables à une suppression du bouclier fiscal nous assure un sondage TNS Sofres – Europe 1 du 18 mai 2010.

Dans cette lecture banale et faut-il dire « politique », les sondages sont interprétés selon les schèmes démocratiques : il y a plus ou moins de sondés et donc de citoyens qui sont censés penser, vouloir, préférer etc. La version la plus simple a l’avantage de la clarté : il y a une majorité ou non, sésame démocratique. Le sondage s’apparente à un vote. Une sorte de galop d’essai ou de vote en blanc puisque le résultat n’est pas contraignant. Les politiques n’ont plus qu’à se servir des résultats les plus favorables à leur cause et à leurs stratégies.

Bien évidemment, cette lecture politique des sondages est très faible intellectuellement. Analyser les pourcentages à l’aune des seuils démocratiques, cela ne permet pas d’aller très loin et cela explique pourquoi les commentaires des sondages sont si pauvres.

Il suffit d’un peu de malice pour apercevoir une autre possibilité. Apparemment à l’inverse de la précédente car si en termes démocratiques, 61 % c’est une large majorité, on peut plutôt s’étonner qu’il n’y ait que 61 % des sondés qui soient favorables à la suppression d’une mesure qui avantage seulement quelques milliers de gens soient moins de 1% de la population. Près de 40 % des sondés sont-ils si compréhensifs avec les riches qu’ils ne veulent pas qu’on les impose trop lourdement ? Sans doute le bouclier fiscal est-il une mesure politique trop emblématique pour que beaucoup de gens ne répondent pas seulement sur l’opportunité et le bien fondé de la mesure mais répondent selon leur préférence politique. En somme, les électeurs de Nicolas Sarkozy approuvent le bouclier fiscal et ses adversaires non. Voila une autre lecture politique frappée du sceau du réalisme. Suffit-elle à résoudre, à comprendre le phénomène ?

Le sondage TNS Sofres n’est pas sans rappeler une question posée en 2000 aux électeurs américains : « Al Gore a déclaré que les réductions d’impôts proposées par George W. Bush ne profiteraient qu’au 1% d’Américains les plus riches. Pensez-vous que vous-même appartenez à la catégorie supérieure (top group) qui en bénéficierait, pensez-vous que vous en ferez partie un jour, ou pensez-vous que vous n’en bénéficierez pas ? ».

19 % répondaient affirmativement et 20 % que cela ne saurait tarder. Le New York Times avait évoqué un triomphe de l’espoir sur l’intérêt propre (12 janvier 2003) [1]. Cette interprétation s’arrête plutôt au deuxième pourcentage même si le premier ne peut être complètement dissocié. Une autre interprétation peut consister à s’arrêter au premier chiffre [2]. On peut dès lors se demander si les Américains ne se font pas une image trop flatteuse d’eux-mêmes en se considérant plus riches (19 % - 1 % = 18 %), ou si autant d’Américains ne sous estiment pas la très grande fortune.

Evidemment, on pourrait imaginer une analyse factorielle qui situerait les « moins riches qu’ils ne croient » dans les catégories frontières des très riches (une erreur excusable) ou dans les optimistes (une prophétie autoréalisatrice) et ceux qui sont bien loin d’être riches. On retrouverait alors la vieille et très oubliée interrogation sur la « fausse conscience » dans des modalités peut-être très diverses. Mais pour cela il faudrait faire de la science. Et on le sait, c’est plus cher et tellement compliqué.


[1Sur cet exemple et cette interprétation : cf. Mona Chollet, Rêves de droite. Défaire l’imaginaire sarkozyste, Editions La Découverte, 2008, p.7-8.

[2Comme l’a fait, avec une erreur sur le pourcentage ( 19% et non 17%), Alain Garrigou dans L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006, p. 37.

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