observatoire des sondages

Les trois modes de régulation des sondages

jeudi 13 mai 2010

Un tour d’horizon mondial des sondages, dans les pays où ils existent, révèle trois modes de régulation : le marché, la profession et l’Etat. Avant que les entreprises de sondages entrent dans l’univers de la concurrence de marché, il fallut imposer les sondages contre les votes de paille organisés par la presse, contre les leaders d’opinion et parfois contre les tentations politiques de contrôle. Ensuite, le marché est devenu une institution de régulation d’autant plus que se multipliaient les entreprises et les produits. La concurrence est aussi une solution revendiquée par de nombreux sondeurs qui l’opposent à la critique. A les en croire, le marché arbitrerait naturellement et se chargerait d’éliminer la triche et les sondages au rabais. C’est l’affirmation de tous ceux qui veulent qu’on leur fiche la paix. C’est moins une revendication idéologique mâtinée de néolibéralisme qu’une affirmation de principe qui revendique à la fois la liberté et le monopole de la compétence. Si on ne peut exclure que les sanctions du marché existent bien, elles ne sauraient le faire qu’à la marge. L’observation réaliste suffit à montrer l’inanité d’un tel contrôle avec les pratiques de dumping sur lesquelles on peut mettre des noms de firmes (comme le confient les sondeurs en parlant de leurs collègues), prolifération de sondages mal faits, et de plus en plus mal faits, importance des relations politiques pour décrocher les marchés. En termes théoriques, un équilibre du marché en la matière supposerait que les commanditaires aient la capacité de juger la valeur du service or, en la matière, l’inégalité de compétence est extrême entre producteurs et consommateurs. Un sujet classique de la science économique d’aujourd’hui : la dissymétrie de l’information. Les sondeurs vantent ainsi les vertus autorégulatrices d’un marché… de dupes. Et toutes les turpitudes des sondages, camouflées par le la loi du silence, en sont la meilleure preuve. Imaginer un système de marché autorégulé reviendrait à instaurer une énorme pagaille. Des critiques des sondages ont même pu s’amuser à proposer cette solution en disant : chiche.

La meilleure réfutation en pratique des sondeurs thuriféraires du marché vient des sondeurs qui ont créé des organes professionnels de contrôle. Aux Etats Unis, le National Council on Public Polls a été créé en 1969 pour imposer « les standards professionnels les plus élevés » et « promouvoir la compréhension, parmi les politiciens, les médias et le grand public, de la façon dont les sondages sont réalisés et comment les interpréter ». Le British Polling Council a repris les principes et objectifs de son modèle américain jusqu’à répéter les mêmes formules. La mission de ces organismes est professionnelle mais invoque aussi des valeurs de service public. D’ailleurs, le NCPP organise des « séminaires, ateliers et conférences de presse pour, insiste-t-il, promouvoir une meilleure compréhension et relation des sondages d’opinion publique ». En France, le Syntec réunit toutes les entreprises de sondages et marketing (à l’exception d’OpinionWay) avec un rôle sensiblement différent. Sa présentation en fait foi qui explique que « le rôle des sociétés adhérentes à Syntec Etudes Marketing et Opinion est d’apporter à leurs clients les informations nécessaires à la prise de décision en matière de stratégie et de tactique marketing et de les aider à analyser pour formuler des recommandations concrètes ». Si cela n’exclut pas des soucis déontologiques – revendiqués comme tels – la vocation est commerciale et non, ou très accessoirement, de service public. Les affiliations de Syntec à Esomar (regroupement des sociétés européennes de marketing fondé en 1949) et au MEDEF confirment cette vocation. Alors qu’une réflexion critique s’est développée au sein même du NCPP [1], avec des analyses et des constats réalistes et autocritiques comme ceux de son président, Evans Witt, les sondeurs français n’ont guère brillé par l’esprit critique, plus soucieux de nier une évidence dérangeante comme la montée des refus de répondre, que leurs homologues américains qui la mirent vite au premier rang de leurs préoccupations. Les premiers se sont attachés à dénoncer leurs critiques universitaires et surtout à maintenir une loi du silence qui leur interdisait toute réflexion épistémologique. Il est vrai que la France a inauguré un mécanisme légal de régulation.

La publication des sondages d’opinion relève d’une loi selon ce que certains considèrent comme une propension française de confier tout à l’Etat. Cette solution n’allait pas de soi puisque l’intervention de l’Etat en la matière est suspecte. Tous ont leurs propres sources statistiques et l’on peut comprendre que les gouvernants cherchent à disposer prioritairement des informations sur l’opinion publique voire à les contrôler. La tentation est certainement universelle mais elle est associée aux régimes autoritaires et les efforts de certains suffisent à mettre en garde. En France, le régime de Vichy a mis en place une statistique nationale où travaillèrent quelques pionniers des sondages. On sait aussi que le général de Gaulle y pensa et en parla à Jean Stoetzel. C’est la pression politique qui poussa les parlementaires de la majorité à voter la loi du 19 juillet 1977 avant les élections législatives de 1978. La préoccupation centrale était éminemment politique : éviter que les pronostics des sondages ne se transforment en réalité d’une défaite. L’essentiel portait sur l’interdiction de publier les sondages électoraux dans la semaine précédant le scrutin. Un compromis ménagea les sondeurs moins pour leur faire plaisir que pour ne pas tomber sous l’accusation d’autoritarisme. Les sondeurs critiquèrent toujours cette mesure tout en s’en servant habilement quand il fallait justifier leurs erreurs. Quant à l’institution chargée de veiller à la régulation des sondages (délais de publication, dépôt d’une fiche technique, etc.) elle était significativement composée de juristes d’Etat et non de spécialistes des sondages. Cette commission intervint à plusieurs reprises pour signaler des sondages sans signature, des présentations fallacieuses, des corrections excessives, etc. en obligeant les médias à publier ses communiqués. A contre cœur, on le devine. Sans doute n’y eut-il jamais de sanctions lourdes mais la commission faisait son travail. Quand la modification législative réduisit l’interdiction de publication de une semaine à un jour, elle diminuait le travail de la commission. Toutefois, la commission s’était déjà engagée dans cette pente de non intervention pour des raisons politiques (la montée en puissance des sondeurs), sociales (l’inégalité de compétence technique) et organisationnelle (une activité très secondaire pour les hauts fonctionnaires de la commission et une administration squelettique). Par un retournement curieux et cocasse, mais fréquent, la législation adoptée pour contrôler les sondages était devenue une caution légale. On ne peut imaginer une régulation allant autant à l’inverse de ses objectifs selon la logique des effets pervers. En somme, la France dispose aujourd’hui d’un système totalement hybride associant la régulation étatique, inopérante et biaisée [2], la régulation par un marché, à la fois loi de la jungle et des intrigues politiques et enfin, une régulation professionnelle particulièrement faible. C’est assurément le plus mauvais système imaginable.


[1National Council on Public Polls.

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