observatoire des sondages

Intervention en Syrie : accord ou désaccord ?

mardi 3 septembre 2013

Rien de mieux que des bruits de guerre pour réveiller l’intérêt pour les sondages. Avec quelle légitimité démocratique ! Ces guerres qu’on accuse d’être décidées par les puissants sans le consentement des dominés, ou selon la vieille formule cynique, décidées par des gens qui se tuent mais ne se connaissent pas pour des gens qui se connaissent mais ne se tuent pas, trouverait un correctif démocratique. Même si les guerres sont devenues l’affaire de professionnels, qui trouverait illégitime d’interroger les citoyens ?

Deux sondeurs viennent de le faire en pleine tourmente diplomatique sur une intervention militaire contre le régime syrien :

- « Vous savez que depuis deux ans maintenant, une guerre civile occasionnant de violents combats se déroule en Syrie. Seriez-vous tout à fait favorable, plutôt favorable, plutôt pas favorable ou pas du tout favorable à une intervention militaire en Syrie  » (IFOP-Le Figaro, 28 août 2013).

- « Etes-vous tout à fait favorable, plutôt favorable, plutôt pas favorable à une intervention d’une coalition militaire en Syrie composée notamment de la France, du Royaume Uni et des Etats-Unis contre les forces de Bachar Al-Assad  » (BVA-I>télé-Le Parisien, 31 août 2013).

A quelques jours d’intervalle, les résultats sont contradictoires. Pour l’Ifop, le « total favorable » s’élève à 55 % contre 45% défavorables (résultat approximativement conforme aux précédentes vagues de questions sur le sujet, 59 % favorables en mai 2013, 54 % en juillet 2013). Pour BVA, 3 jours plus tard, le total favorable est de 36 % contre 64 % (presque le même résultat que pour l’intervention en Libye de mars 2011). 55 % en faveur d’une intervention dans un cas, 64 % contre celle-ci dans l’autre, la différence est énorme. BVA titrant sur la « farouche opposition des Français », on se demande si ce sont les mêmes que ceux de l’Ifop ? A moins que les questions expliquent l’écart [1]. L’évocation d’une «  intervention militaire des Nations Unies en Syrie » (Ifop) soulève plus d’approbation que celle d’une « coalition militaire composée notamment de la France, du Royaume Uni et des Etats-Unis » (BVA). Affaire de légitimité ou de présentation. A l’heure actuelle d’ailleurs, aucune question ne se pose ainsi, les Nations-Unis ne pouvant agir du fait d’un veto russe certain au Conseil de sécurité et le Royaume-Uni s’étant retiré de la coalition virtuelle. Il faudrait même aujourd’hui, avant un vote du Congrès américain demandé par Barak Obama, poser une question sur la seule intervention française et l’on aurait un résultat encore plus défavorable. Par contre, eut-on envisagé les massacres de civils, de femmes et d’enfants, l’usage de gaz, etc., les sondés eussent été plus favorables à l’intervention. En somme, la réponse est d’abord dans la question.

Les deux sondages ont un point aveugle surprenant : il n’est pas question d’armes chimiques. Dans le sondage BVA, elles sont évoquées seulement à destination des opposants à l’intervention comme une raison d’opposition, non comme un fait matériel mais comme une information, 17 % des 64 % d’opposants invoquent l’incertitude sur leur utilisation. Or on avait cru comprendre que l’intervention était envisagée à cause du massacre de populations civiles par des armes chimiques... Violation du droit international et crime contre l’humanité. C’est ce que disent les dirigeants politiques, c’est cet emploi que contestent leurs adversaires, c’est encore le sujet des débats médiatiques. Comment cela a-t-il disparu ? Les sondeurs ne sauraient-ils plus questionner ? Il serait pourtant facile de poser une question : « Si l’usage d’armes chimiques par le régime syrien était établi, seriez-vous favorable à une intervention militaire ? ».

Ce serait plus juste que de supposer que les gens savent – « vous savez… » – pour leur préciser malgré tout « que depuis deux ans maintenant, une guerre civile… se déroule en Syrie  ». Ce serait si simple qu’il ne faut évidemment pas s’interroger sur la compétence des sondeurs. Ils ont si bien intériorisé l’espace des questions légitimes qu’ils savent ne pas en violer les frontières. Imagine-t-on par exemple des sondés hostiles à toute intervention, quelles qu’en soient les raisons et donc indifférents à l’emploi des armes chimiques, indifférents aux crimes contre l’humanité, pourvu qu’ils se passent ailleurs ? Que vaudrait un droit international dont tout le monde se fiche ? En ne posant pas les questions pertinentes, on évite d’avoir à affronter une éventuelle part obscure qui menacerait le métier.


[1Les commentateurs ne prêtent guère d’intérêt au libellé des questions malgré des différences significatives. Peut-on par exemple tirer une indication fiable sur l’intervention militaire en Syrie à partir de cette question posée par Fox News Polls : « Do you approve or disapprove of the Barak Obama is doing handling Syria ? » (Fox News Polls, 22 mai 2013 ?). Il est difficile de séparer un avis sur le sujet de la perception générale du Président américain.

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