observatoire des sondages

L’affaire Woerth-Bettencourt ou les sondeurs à la chasse aux papillons

mercredi 28 juillet 2010

Les révélations « sensationnelles » sur les relations entre Eric Woerth, ancien ministre du budget et actuel ministre du travail, et la richissime Liliane Bettencourt, constituaient à l’évidence une matière de choix pour les sondeurs. Si une partie des medias a été violemment accusée de "chasse à l’homme", voire de « méthodes fascistes », les sondages n’ont pas indigné le pouvoir. Il est vrai que leurs résultats ne sont pas aussi subversifs que les révélations.

Tous les fournisseurs habituels, à l’exception de TNS Sofres, y sont allés de leur étude, ou de leurs questions, sinon de leur seul commentaire, comme l’Ifop qui, sans enquête sur le sujet, a livré une étude d’impact (Ifop, 21 juillet 2010) [1]. Ils se sont cependant rapidement arrêtés, contrairement aux révélations.

Est-ce la proximité des vacances ou bien le sujet, particulièrement sensible, toujours est-il que le sens de l’opportunité commerciale et publicitaire qui caractérise le sondeur « moderne » n’a guère été confirmé par l’épidémie classique. Parmi les dix sondages recensés [2], évoquant pour la plupart l’affaire de manière implicite voire évasive (via la cote de popularité d’Eric Woerth pour BVA) et en des termes rendant impossible leur comparaison, seuls cinq d’entre eux, effectués respectivement par CSA, LH2, Ipsos, OpinionWay et Viavoice, portent explicitement sur le ministre. Et trois seulement osent poser la question d’une démission de celui-ci. A croire que les sondeurs ont été à leur tour gagnés par la prudence. A moins qu’il ne s’agisse d’une crainte, comme le laisse penser le baromètre mensuel Ipsos-Le Point du 21 juillet 2010, demandant aux sondés si Eric Woerth peut, selon eux, poursuivre la réforme sur les retraites. Ipsos conclut des 49% de réponses positives à la question que si les affaires fragilisent Eric Woerth elles ne menacent pas les réformes de Nicolas Sarkozy. Difficile pourtant avec cette seule question, sauf pour Ipsos, de tirer une conclusion aussi favorable.

Sur un sujet aussi sensible pour le pouvoir, l’entreprise OpinionWay se distingue par un résultat spécialement réconfortant puisque 51% des « Français ne sont pas intéressés par l’affaire Bettencourt » (OpinionWay-20Minutes, 1er juillet 2010). Egal à lui-même, le sondeur s’illustre dans l’art de manipuler grossièrement les questions et les résultats, opérant une double mystification. Absorbé par sa « mission » de minimiser l’importance des révélations faites quelques jours auparavant par Mediapart, il en a oublié le sens des mots. Pour obtenir le score fatidique de 51%, le sondeur a transformé délicatement les « peu intéressés » par l’affaire (33%) en « pas intéressés », afin de pouvoir leur ajouter les « pas intéressés du tout » (18%). 33+18 = 51%. Etait-il vraiment impensable, si ce n’est d’ajouter ces 33% aux « 48% d’intéressés » par l’affaire, du moins de ne pas les associer aux « pas intéressés du tout » ? La question d’une éventuelle démission d’Eric Woerth est traitée à la même aune : selon un procédé classique, les réponses proposées aux sondés par OpinionWay pour justifier ou non le départ du ministre ne sont pas symétriques. La proposition de son maintien est associée à la présomption d’innocence alors que celle de sa démission est liée au conflit d’intérêt. Ces deux notions obéissent à des logiques juridiques totalement différentes, non comparables ou opposables. Le conflit d’intérêt repose sur un risque potentiel et non sur des preuves d’actes préjudiciables. Il n’est pas déraisonnable de penser que tous les sondés n’étant pas au fait de cette distinction délicate mais fondamentale, certains aient pu privilégier, c’est tout à leur honneur, la présomption d’innocence, et donc le maintien en fonction du ministre (53%).

Les « Français de CSA », quant à eux, s’ils considèrent majoritairement (56%) l’affaire comme un fait grave, semblent être en accord avec les « Français d’OpinionWay », puisqu’ils ne sont que 37% à souhaiter la démission du ministre (voulue par une faible majorité de sympathisants de gauche, 55 %, et seulement 15% de sympathisants de droite). Le taux de non réponse (21%) aurait pu inciter les commentaires à plus de retenue, d’autant plus que l’échantillon initial n’est pas très fourni (806 personnes). Les médias aiment les sondages, certes, mais ils n’aiment pas les regarder de trop près. Comme CSA n’a pas réitéré l’opération depuis le 1er juillet 2010, il est impossible de savoir si ce taux important de non réponse était constitué d’indécis en attente de plus d’informations avant de prendre de position.

Le sondage LH2 est plus tardif. Les réponses apportées par Eric Woerth depuis le début de l’affaire à ses accusateurs, n’ont pas convaincu les sondés les 9 et 10 juillet 2010. 57% d’entre eux ne croient pas ses dénégations, et parmi eux 30% des « sympathisants UMP », et 80% des « sympathisants PS ». Le taux de non réponse est important :15%. Ces chiffres, qui pourraient paraître sévères, sont toutefois adoucis par les réponses des sondés quant au sort que devrait lui réserver Nicolas Sarkozy, mais surtout grâce au « savoir faire » de LH2. En soumettant dans une liste de réponse unique deux propositions similaires mais dont une seulement vise directement Eric Woerth, LH2 peut diluer les avis explicitement défavorables au ministre du travail. Le sondeur obtient ainsi 19% de sondés favorables (seulement) à une démission d’Eric Woerth, 26% favorables à un remaniement ministériel en profondeur, 17% des sondés ne se prononçant pas.

Les résultats du sondage Viavoice-Libération, ne feront que conforter les inquiétudes des professionnels de la politique considérés par 64% des sondés comme plutôt corrompus, sans apporter aucun élément supplémentaire pour étayer une tentative d’analyse. Ce qui n’est en soi pas une surprise pour un sondage. Quant à Eric Woerth, Viavoice s’est contenté de questionner sur le cumul des fonctions de ministre et de trésorier de l’UMP, situation connue avant les révélations de Mediapart. Cette situation est considérée comme choquante par 60% des sondés. On n’en saura pas plus.

Cette vague relativement sobre par le nombre et lénifiante par les résultats a le mérite d’esquisser un "paysage des sondeurs francais" avant l’élection présidentielle qui approche : d’un côté des sondeurs maison qui par opportunité commerciale ou conviction politique sont des sondeurs à la solde de l’Elysée (OpinionWay et Ifop) ; de l’autre, des sondeurs complaisants ou au moins non contrariants qui servent l’hôte de l’Elysée qu’ils savent spécialement vindicatif et qui savent aussi qu’il contrôle non seulement les commandes de la présidence mais aussi celle du SIG et des ministères. De quoi faire réfléchir...


[1Les deux questions relatives à l’affaire Woerth-Bettencourt intégrées dans les deux sondages Ifop-Paris Match du 8 juillet 2010 (tableau de bord des personnalités), et Ifop-Le Figaro du 13 juillet 2010, (post-test réalisé à la suite de l’intervention télévisée de Nicolas Sarkozy), sont suffisamment vides de sens pour interdire toute référence les concernant dans le corpus des sondages concernés.

[2CSA-Le Parisien, 1er juillet 2010 ; OpinionWay-20Minutes, 1er juillet 2010 ; Viavoice-Libération, 5 juillet 2010 ; BVA-Orange-L’Express-France-Inter, 6 Juillet 2010 ; CSA-Le Parisien, 7 juillet 2010 ; LH2-NouvelObs.com, 12 juillet 2010 ; BVA-La Tribune-BFM baromètre de l’économie, 8 juillet 2010 ; Ipsos-Le Point, 21 juillet 2010

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