observatoire des sondages

Du fiasco américain : le « pas nous pas nous » des sondeurs français

vendredi 11 novembre 2016

Une fois n’est pas coutume nul n’a prétendu suite à la victoire « si peu annoncée » de Donald Trump à la présidentielle américaine que les sondages ne s’étaient pas trompés.

Encore qu’il n’ait pas fallu bien longtemps pour que parmi les ouailles des doxosophes certaines régurgitent des versets sondagiers bien connus, manière si ce n’est de leur accorder le pardon du moins d’en appeler à la charité de tous, à ne pas être (trop) cruel avec eux, comme les "Décodeurs" du journal Le Monde (cf. Comment la victoire de Trump a-t-elle pu échapper aux sondages et aux médias ?, 9 novembre 2016).

- Un sondage est une photographie de l’opinion à un instant T, pas une prédiction. Autrement dit les sondages peuvent dire le tout et son contraire, ils ne se trompent jamais.

- Les sondages ne sont pas une science exacte. Une méthode qualifiée de "science non exacte" qui ne se trompe jamais, cela ressemble à de l’infaillibilité, même les sciences dites exactes n’osent pas revendiquer un tel "privilège".

- La marge d’erreur : "Lorsqu’un candidat est donné à 51 % face à un autre à 49 % et que la marge d’erreur est de 3 %". Une explication qui, si l’on en croit les sondages, correspond bien à la présidentielle américaine. Passée sous silence jusque récemment elles sont maintenant invoquées systématiquement pour expliquer, a posteriori, les "surprises" électorales, et passer sous silence ou presque tous les autres biais des sondages autrement plus fondamentaux (représentativité des échantillons, statut des réponses, corps électoraux indéterminés, degré de réalité des hypothèses proposées, abstention très rarement prise en compte, etc.).

- Les intentions de vote ne sont pas figées. En somme les sondés sont des girouettes. Ils changent, du moins une partie d’entre eux, d’avis au gré du temps qui passe. Empruntant à la terminologie de la physique et de la chime la politologie a qualifié cette instabilité dans le comportement humain de volatilité électorale. S’interroger sur la sincérité et surtout sur la fiabilité des réponses apportées par les sondés (notamment celles données aux périodes les plus éloignées des scrutins) était trop demander à ses petits chimistes politologues.

Il manquait peut-être un argument, plus prosaïque, élaboré par les sondeurs français au petit matin de cette nuit américaine : les sondeurs américains sont "nuls". Ils ne savent pas (plus ?) faire, contrairement à nous. "Contrairement aux Etats-Unis les sondages fonctionnent en France" (Gaël Sliman, Odoxa, France-Info, 9 novembre 2016). On appréciera la précaution du sondeur préférant utiliser "fonctionner", terme flou, en lieu et place de "ne se trompent pas". Vu les circonstances, le culot a des limites. En effet à ce petit jeu narcissique il conviendrait d’ajouter, pour ne pas faire de jaloux, les sondeurs britanniques (cf. Post-Brexit : le silence et l’oubli) mais aussi les sondeurs grecs, argentins, israéliens, canadiens, polonais, colombiens, turcs etc. (cf. Palmarès 2015 des fiascos sondagiers et plus généralement le mot clé fausse nouvelle sur notre site).

Leur dernier argument semble plus sérieux : le fiasco du 21 avril 2002 leur a servi de leçon, ils ne feront plus la même erreur [1]. Rappelons qu’ils avaient fortement sous-estimé le vote en faveur de Jean-Marie Le Pen. A l’époque personne "n’avait vu venir" le candidat d’extrême-droite français, comme personne avant le 8 novembre 2016 n’a vu venir le candidat d’extrême-droite américain (cf. « On l’avait pas vu venir »). Peu convainquant si l’on se souvient que le sondeur Gallup avait commis en 1948 une erreur semblable à celle de novembre 2016. "Errare humanum est, perseverare diabolicum". Les parallèles entre les situations politiques américaine et française relèvent en tout état de cause de la plus pure conjecture comme les sondages américains récents (cf. à ce propos 21 avril 2002 - 8 novembre 2016 : quel parallèle ?).

Quoi qu’il en soit, à les entendre ils ne sont plus victimes du biais légitimiste affectant le FN procédant de la sous-déclaration par les sondés d’un vote considéré comme non convenable moralement, une intention de vote honteuse. Ils savent depuis lors mieux évaluer également le vote d’extrême droite. Aucun risque donc que le cauchemar américain ne se produise de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est oublier un peu vite leurs "performances" lors des départementales et régionales 2015 où à l’inverse des situations précédentes ils ont surestimé généreusement la force électorale du FN (cf. Départementales 2015 : dépôt de bilan ; Sondages des régionales : bilan de second tour). Débarrassées du biais légitimiste ? Admettons, les mesures sondagières du FN paraissent désormais affectées par la sur-estimation. Difficile d’en conclure pour l’instant qu’il s’agirait là, entre autre, d’une conséquence de la stratégie de dédiabolisation menée par Marine Le Pen.

La question de la sincérité et de la fiabilité des déclarations des sondés est l’occasion de revenir sur l’un des points cruciaux qui différencie les sondages d’intention de vote de tous les autres : le redressement. Seules les intentions de vote sont redressées, à la baisse ou à la hausse. Pour le dire autrement seuls les sondages d’intentions de votes ne prennent pas la parole des sondés pour parole d’évangile. Les sondeurs ne doivent donc leurs performances qu’aux corrections apportées à des déclarations qu’ils savent a priori pas très sincères (ce qui en dit long sur leurs autres enquêtes).

Les sondeurs sont surtout des marchands. Rien de surprenant qu’une activité consistant à prendre des mesures fausses, corrigées dans l’espoir de les rendre moins fausses à défaut de les rendre justes (dans le meilleur des cas) ne leur paraisse pas absurde, et qu’il suffit d’attendre un peu pour être fixé. Mais tant que ça fonctionne ? Faut-il voir dans la publication de leurs corrections que les sondeurs refusent toujours de communiquer devenue pourtant l’obligation légale depuis avril 2016, une entrave insupportable à ce supposé "bon fonctionnement" ? Leur réponse, le journal Le Monde l’a rappelée à ses lecteurs il y a peu : "publier ces données rendrait la lecture des sondages illisibles et incompréhensibles". De quoi soulager un peu la solitude des sondeurs américains : les lecteurs du Monde eux aussi sont "nuls". (Cf. Quand un journaliste du Monde prend ses lecteurs pour des imbéciles).


[1Cf. « Les sondeurs français face au choc américain », Le Monde 9 avril 2016.

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