Extrait 1 : [le sondage] révèle que 46 % des Français déclarent avoir déjà été victimes d’agressions ou de discriminations à caractère raciste au cours de leur vie, soit près d’un citoyen sur deux. Les expériences vécues sont de nature et d’intensité très différentes, selon l’appartenance ethnique ou religieuse perçue, mais elles aboutissent à un même processus de repli sur soi, un même sentiment de désillusion vis-à-vis de la France. Et poussent à envisager l’exil.
Extrait 2 : « Cette étude d’ampleur permet de chiffrer, de documenter et d’argumenter afin que cette question soit remise à l’agenda politique, plaide Mario Stasi, le président de la Licra. Cette enquête fait la démonstration du caractère massif et incontestable du racisme en France. »
Extrait 3 : C’est l’un des points épineux abordés dans cette étude : la question de « l’hostilité envers les Blancs » – c’est ainsi que l’étude le formule –, un thème régulièrement instrumentalisé par l’extrême droite. « C’est un phénomène qui existe, il nous a semblé impossible de faire l’impasse, même si, à l’évidence, la fréquence, l’intensité et les conséquences ne sont pas les mêmes que pour les minorités visibles », souligne François Kraus, directeur du pôle politique de l’IFOP.
Quand on est sociologue et qu’on sait la difficulté d’étudier avec des outils scientifiques appropriés - questionnaires bien pensés, entretiens bien menés et surtout longues observations (directes ou participantes) – l’objet de recherche éminemment difficile qu’est « le racisme » (notamment son subtil dégradé, ses diverses et insidieuses manifestations, etc.), on peut dire qu’à la lecture des articles sur ce récent sondage de la LICRA, les « bras vous en tombent ». Je cite ici les justes remarques de Jérôme Bourdon (post Linkedin) : « [Cette enquête] ne révèle rien que la dérive des sondages. Le flou absolu des questions est effrayant. Qu’est-ce qu’une discrimnation, qu’une agression ? Un sourire de travers dans le métro, une insulte, une baffe, ou le martyr vécu par ce chinois doté d’un visa talent à Paris, qui a été récemment, longuement torturé par la police ? Tout est pareil ? Quant à la "race", tout y est, la couleur de peau, l’ethnicité, la religion bien sûr... Quel bazar. »
Bref tout ou presque serait à critiquer dans ce sondage, sur le modèle assi de ce qu’ont fait il y a plus de 25 ans l’anthropologue Alain Morice et la sociologue Véronque de Rudder à propos d’un sondage de la CNCDH, dans un article en 2000 d’Hommes et migrations intitulé « À quoi sert le sondage annuel sur le racisme ? » [2].
L’un des points les plus discutables de ce sondage LICRA/IFOP est d’intégrer - comme le signale le site du Figaro (« L’Ifop intègre les « Blancs » dans un sondage sur le racisme réalisé pour la Licra ») - dans le champ de l’enquête ce que l’IFOP nomme ici « l’hostilité envers les Blancs et qui est souvent dénoncé à droite dans l’espace politique comme étant du « racisme anti-Blancs », une notion que tous les chercheurs ayant travaillé peu ou prou sur le racisme critiquent fortement. Voir notre tribune avec l’historien Gérard Noiriel dans le Monde en 2012 [3].
Le deuxième point essentiel, à nos yeux, est la manière dont toute la presse générale (ou presque) a repris - sans recul et sans critique aucune – les résultats de ce sondage dit « inquiétant ». Or ce type de sondage, repris en boucle pendant deux jours dans tous les médias et sur la toile, a pour effet certain de faire apparaître notre pays comme abîmé et gangréné par un racisme envahissant (de toutes sortes).
Il ne s’agit pas, bien sûr, de nier la forte montée du racisme (antisémitisme inclus) qui s’est opérée des deux dernières années, en particulier à la faveur de l’importation en France des conflits au Moyen-Orient ou, plus récemment, après l’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis (93). Il suffit d’avoir le courage de regarder C-News trente minutes par jour pour être saisi – et proprement effaré - par le racisme décomplexé qui y sévit régulièrement et en toute impunité (à ce propos à quoi sert l’ARCOM ?). En précisant que ce racisme est aussi très ciblé, visant quasi-exclusivement les Maghrébins ou Africains subsahariens et leurs descendants la plupart nés en France.
Ce n’est pas une découverte que de constater que les sondages d’opinion font l’opinion. Les recherches sur les sondages en sociologie et science politique (cf. Bourdieu, Champagne, Garrigou, Lehingue puis Caveng, Dezé, Touzet, etc.) l’ont amplement montré depuis 50 ans. Ce qui est à la fois regrettable et désespérant, c’est :
• d’une part, de constater aujourd’hui l’aggravation de la force de frappe des sondages d’opinion qui semblent, plus que jamais, dicter l’agenda des thèmes d’actualité politique.
• d’autre part, l’absence de toute prise en compte du savoir critique (et utile) des sciences sociales dans les salles de presse des « grands journaux », notamment chez les journalistes des pages politiques. Comme s’il n’existait aucune formation sur ce sujet dans les meilleures écoles de journalisme ou comme si, là où elle existe, cette formation reçue n’avait servi strictement à rien sur le terrain professionnel.
Il est malheureusement à craindre que se multiplient, lors de cette année pré-électorale, des sondages aussi retentissants et aussi critiquables que celui, tout récent, de la LICRA/IFOP. Que faire ? On peut se demander si les associations professionnelles de sociologues (AFS) et de politistes (AFSP) ne pourraient pas tenter de se mobiliser face à l’empire des sondages d’opinion pour proposer publiquement de temps en temps de belles ripostes scientifiques à tous ces sondages dits « sociétaux » qui, trop souvent, déforment allègrement la réalité sociale…
Stéphane Beaud
