observatoire des sondages

La débâcle des sondages au Chili

vendredi 9 novembre 2012, par Alfredo Joignant

Le 28 octobre dernier, les Chiliens ont voté lors des élections municipales. Cette année, une importante réforme était mise en pratique : l’abrogation du vote obligatoire et l’inscription automatique sur les listes électorales, ce qui s’est traduit par une augmentation de l’électorat d’un peu plus de 5 millions, pour dépasser la barrière des 13 millions d’électeurs. Résultat : 60% d’abstentions, un taux inédit dans l’histoire électorale du Chili.

C’est dans ce nouveau cadre que les Chiliens ont été exposés au cours des trois derniers mois de campagne électorale à des sondages qui « prévoyaient » le niveau de participation et qu’un certain nombre de maires devaient, « logiquement » et « statistiquement », être élus. Ces sondages régulièrement commandités et publiés par la presse écrite, faisaient souvent la une de journaux très orientés à droite. Réalisés pour la majorité d’entre eux par téléphone, ils donnaient les candidats de droite et maires sortants vainqueurs. Or, quelques semaines plus tard, ce sont les candidats de centre-gauche qui remportaient les élections, devenant ainsi maires de villes extrêmement importantes (dont la capitale, Santiago). Pour montrer à quel point les sondages ont lourdement échoué, contribuant éventuellement à la production d’effets bien connus dans la littérature scientifique (effet bandwagon et effet underdog), on s’arrêtera sur trois exemples, tous les trois spectaculaires compte tenu de l’ampleur de l’erreur impliquée.

Le premier exemple concerne la capitale. Selon un sondage téléphonique publié par le journal La Tercera du 8 octobre 2012, non sans évoquer auparavant cette entéléchie de la « fiche technique » dont on reprendra à chaque fois le jargon (en l’occurrence, 457 entretiens avec des personnes âgés entre 18 et 70 ans, une marge d’erreur de 4,6% et un intervalle de confiance de 95%), le maire sortant de Santiago, Pablo Zalaquett (droite) s’imposait face à la candidate de centre-gauche Carolina Tohá (42% contre 37%). L’issue du scrutin était donc indubitable : la différence de 5 points entre les deux prétendants permettait d’affirmer que le maire sortant échappait à la marge d’erreur et gagnerait. Vingt jours plus tard, c’était la candidate Tohá qui remportait les élections avec près de 7 points d’avance (50,63% contre 43,89%), c’est-à-dire avec une différence de 13 points par rapport au sondage d’intentions de vote.

Le deuxième exemple concerne la commune très aisée de Providencia, voisine de la capitale. Dans cette élection s’affrontaient le maire sortant d’extrême-droite Cristián Labbé (un ancien colonel de l’armée de terre et ex garde-de-corps de Pinochet qui briguait un quatrième mandat) et la candidate de l’opposition Josefa Errázuriz (ancienne militante communiste reconvertie en dirigeante sociale sans attache partisane). Selon un sondage téléphonique [1] publié par La Tercera une semaine avant le scrutin, Cristián Labbé était légèrement devancé par son opposante (45%-47%). L’issue demeurait incertaine d’autant que le maire sortant remontait de manière spectaculaire un retard énorme. Le jour du scrutin avec 56,06% des suffrages contre 43,93% pour son adversaire, résultat sans commune mesure avec le scénario serré prévu par le journal 7 jours avant, Josefa Errázuriz remportait l’élection.

Le troisième exemple est sans doute le plus étonnant. Il concerne la commune populaire (Recoleta) où s’affrontaient le candidat communiste et challenger, Daniel Jadue, la maire sortante de droite, Sol Letelier, et l’ancien maire de droite devenu « indépendant » à la suite d’accusations de corruption, Gonzalo Cornejo. Un sondage, toujours publié par La Tercera, le 21 octobre, [2], donnait ce dernier victorieux (30%), suivi par Jadue (22%), et loin derrière Letelier (17%). Une semaine plus tard, c’était le candidat communiste qui devenait maire avec… 41,68% des voix (près du double des suffrages que Jadue aurait dû obtenir selon le sondage), suivi de Cornejo (37%) et de Letelier (19%).

Ces trois défaillances cuisantes, qui ne constituent pas des cas isolés relevant du seul journal La Tercera [3] sont en même temps de véritables scandales car : rien ne garantit, par exemple, la véracité des fiches techniques publiées ; la base méthodologique étant par ailleurs très insuffisante, compte tenu notamment de l’expansion des téléphones portables (leur nombre dépasse la population chilienne) ; enfin et surtout, il est tout à fait vraisemblable que la publication de faux ou de mauvais sondages produise des effets de réalité (notamment électoraux, par exemple en contribuant à l’abstention), une affaire gravissime pour une démocratie chilienne qui a été pendant longtemps un modèle en Amérique latine.

Les sociologues et politistes se trouvent face à un nouvel agenda de recherche (et de critique) : comprendre systématiquement les effets de réalité qui sont produits par des sondages, et surtout leur influence sur la participation aux élections (voire au vote nul et au vote blanc).

Alfredo Joignant
Professeur de science politique, Université Diego Portales (Chili)

[1Effectué sur 502 personnes, avec une marge d’erreur de 4,4% et un intervalle de confiance de 95%.

[2302 sondés, avec une marge d’erreur de 5,6% et un intervalle de confiance de 95%.

[3Les sondages publiés, par exemple, par le journal El Mercurio sont tout aussi fautifs.

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