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Incertain M. Buisson…OpinionGate (12)

vendredi 13 novembre 2009, par Alain Garrigou

Dans le droit de réponse publié dans Libération (12 novembre 2009), M. Patrick Buisson porte plainte pour diffamation et injure publique envers Libération et moi-même. J’imagine aisément que mes propos de l’édition du 6 novembre 2009 ne lui ont guère plu. Rappelons ceux qui concernaient précisément le plaignant : « Et pourquoi laisser Buisson se faire une marge de 900 000 euros sur son dos (de la présidence) ? Soit c’est un escroc, soit c’est un petit soldat qui constitue un trésor de guerre pour payer des sondages durant la prochaine campagne électorale sans que ce soit visible dans les comptes de campagne du candidat Sarkozy ? ». On connaît bien ce procédé rhétorique qui consiste à poser de fausses questions ou de fausses alternatives pour soutenir une thèse. Puisqu’il faut mettre les points sur les « i », je ne crois donc pas que M. Buisson soit un « escroc ». Mais les lecteurs de Libération l’avaient compris. Etre qualifié de « petit soldat » mérite-t-il donc une plainte pour injure publique de l’intéressé ? Si le terme de « soldat » ne lui déplaît pas, ce doit être le qualificatif de « petit ». Décidément…

En tout cas, le personnage présenté comme l’éminence grise du Président est sorti du bois. On ne peut douter qu’il l’a fait avec l’aval de son employeur. Ses propos ne sont pas tendres et fleurent l’injure publique : « L’un de vos intervenants aligne par ailleurs dans une méconnaissance totale des outils et du dossier, un nombre impressionnant d’erreurs factuelles, de contre vérités et d’insinuations fallacieuses ou injurieuses. Toutes ces raisons d’une éminente gravité m’ont conduit à charger mon conseil Maître Gilles William Goldnadel de vous assigner en diffamation et injures publiques ». Encore le droit de réponse publié dans Libération abandonne-t-il les termes cités par l’Express où mes propos sont jugés d’une « facture fort peu universitaire nonobstant le titre dont se prévaut cette personne » (L’Express.fr 9 novembre 2009). J’ai l’habitude d’être traité d’escroc par les sondeurs qui goûtent peu mes critiques. Etre accusé cette fois d’autant de crimes pour une interview si courte me flatte aussi car il faut que le propos soit dense. On comprend qu’il faudrait ne rien dire qui dérange. Après les écrivains, les universitaires seraient tenus à la réserve. Décidément…

Et puisqu’il semble que les immigrés ne soient pas les seuls à devoir montrer leurs papiers, je précise que le titre de professeur de science politique dont je me prévaux a été obtenu par l’obtention d’une agrégation de science politique. Et comme on n’est jamais trop prudent, je suis aussi agrégé d’histoire. Je n’aurai pas l’outrecuidance de citer mes travaux sur les sondages.

J’essaie simplement de mettre mes compétences à la disposition de mes étudiants et d’un public plus large quand on me le demande. Je ne travaille pas sur la Chine des Han ou les Nambikwara mais sur de sujets où il y a des risques. Je les accepte volontiers. Et puisque mon intervention dans l’affaire des sondages de l’Elysée a des vertus d’objectivation participante, je note que le droit de réponse de M. Buisson est étonnamment « riche ». On n’attendait pas de tels aveux.

Le premier n’est qu’une confirmation de l’anti-intellectualisme qui est une marque de l’extrême droite, du Président de la République (le propos sur la princesse de Clèves parmi bien d’autres) et de quelques ministres. Pour l’important conseiller du Président, je ne suis donc « qu’un certain M. Garrigou ». Cela m’honore. Il est beaucoup plus intéressant de s’arrêter à la nouvelle explication de son rôle apportée par M. Buisson. Sots que nous sommes, nous n’avions pas « compris que les instituts n’étaient pour Publifact que des sous-traitants techniques ». Or insiste M. Buisson, « tout cela était pourtant clairement exposé dans le rapport très précis du rapporteur spécial de la commission des finances ». En somme, les instituts de sondage auraient « passé » les questionnaires en louant leurs centres téléphoniques et M. Buisson aurait conçu les sondages et exploité les réponses. Le conseiller du Président a certainement plusieurs cordes à son arc mais on voit mal en quoi sa formation – une licence en histoire et une maîtrise en lettres - comme ses fonctions journalistiques ultérieures le qualifient pour mener des enquêtes statistiques. Tout amateur qu’il soit, il fait peu de cas des sondeurs ramenés à un rôle fort peu honorable. Au fait, n’ont-ils rien à dire ? Leur silence est inhabituel et lourd. Ils ont pourtant une nouvelle raison de s’inquiéter : leur client vient de les compromettre un peu plus. Ils sont en effet tenus par leurs règles déontologiques de « signer ». Autrement dit, la fiche technique des sondages publiés doit comprendre le nom de l’institut et celui du commanditaire. On savait déjà que des journaux publiaient des sondages qu’ils n’avaient pas payés mais que Publifact était le véritable commanditaire. On sait maintenant que M. Buisson faisait ces sondages et non point les instituts qui en endossaient la paternité. Tout était donc faux. S’il ne s’agissait que de règles professionnelles mais il s’agit aussi, pour les sondages électoraux, de règles légales imposées par la loi de juillet 1977. Décidément, il est des occasions où il vaudrait mieux se taire.

Alain Garrigou

Professeur de science politique

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