observatoire des sondages

Décivilisation

vendredi 26 mai 2023

Selon une célèbre formule d’Emile Durkheim, « la science ne mériterait pas une heure de peine si elle ne servait à quelque chose ». On aimerait parfois que cette science ne serve à rien. Ainsi quand une idée ou un concept servent à faire de la communication politique à contre sens. Rien d’étonnant dans un univers en panne d’idées. Le Président de la République a invité à un déjeuner des sociologues, après celui des économistes, le 23 mai à l’Elysée. En fait de sociologues il n’y en avait qu’un seul, de Sciences Po, un économiste, un sondeur et un journaliste.

De la conversation, l’Elysée a retenu un « processus de décivilisation » pour expliquer les violences, les incivilités croissantes dans la société française. Les premiers commentaires journalistiques ont situé l’emprunt dans la mouvance d’extrême droite en citant son idéologue Renaud Camus. Heureusement si l’on peut dire, des commentateurs plus instruits ont relié l’expression sociologue classique de Norbert Elias. Le Monde (27 mai 2023) a publié un compte rendu indiscret du déjeuner qui a cet avantage de nommer le passeur d’un concept sans épaisseur et donc réduit à un gadget communicationnel : un sondeur qui a associé le concept au monde de l’opinion. Rien de plus étranger à Norbert Elias. Mais ainsi en va-t-il du succès intellectuel dans la sphère politique. Ce n’est pas la seule appropriation erronée.

Si on étudie Norbert Elias comme de vrais sociologues, on sait que le sociologue, juif allemand et exilé en 1933, penseur du processus long de civilisation s’était arrêté devant son inverse qu’avait constitué la nazification de l’Allemagne. On pourrait résumer en disant qu’il en voyait deux ressorts, la déliquescence de l’Etat incapable d’assumer le monopole de la violence politique légitime face aux milices armées, et à la radicalisation violente des groupes d’extrême droite pour l’essentiel. Autrement dit, c’est une imposture pour l’extrême droite d’accaparer le « processus de décivilisation » puisqu’il les met en cause au premier chef. L’exigence de rigueur intellectuelle n’a il est vrai jamais caractérisé les penseurs, si l’on peut dire, de cette orientation politique. Mais la Présidence de la République ajoute sa propre instrumentalisation en désignant ce qu’on a appelé aussi « brutalisation « (George Mosse, un autre exilé allemand observateur de la république de Weimar) dans l’évolution de la conduite des dominés. C’est en effet l’évolution de l’Etat et sa décomposition qui permettent au premier chef de nourrir un processus de décivilisation. On doute qu’Emmanuel Macron ait conçu l’emprunt sociologique comme un cas de conscience ou une autocritique.

Lire aussi

  • Goldman « à jamais »

    6 janvier 2026

    On ne compte plus les années, on devrait dire les décennies, où, le chanteur de variétés de J. J. Goldman est « la personnalité préférée des Français ». Inutile donc de revenir sur les billevesées de ce (...)

  • Une lecture calamiteuse

    10 décembre 2025

    Le sondage Cevipof-Ifop sur l’Islam a connu un nouveau rebondissement. Un article de l’Express donne toute la mesure de cette histoire tant il est caricatural d’une lecture pour le moins (...)

  • Vigilance scientifique en défaut : le sondage sur l’antisémitisme à l’Université

    3 décembre 2025

    L’Observatoire des sondages ne peut que complimenter ceux qui relèvent les dérives sondagières. C’est le mérite du syndicat des enseignants FSU d’avoir signalé un sondage IFOP-Cevipof pour le ministère (...)