observatoire des sondages

L’Ifop et le Figaro au secours des émigrés fiscaux

dimanche 23 décembre 2012

La colère de Gérard Depardieu était un événement trop important pour ne pas attirer l’attention des sondeurs. L’Ifop, dirigé par Laurence Parisot pour qui le niveau d’imposition global notamment des plus riches est par définition toujours trop élevé, a-t-il décidé d’apporter son soutien à l’acteur-entrepreneur et sans doute également à Bernard Arnaud, et à tous les autres exilés fiscaux ? Cette lecture cruelle est-elle un soupçon injuste ?

L’Ifop a donc soumis son access panel de sondés, motivés par les rémunérations à un questionnaire biaisé puisqu’il est construit pour engendrer un effet d’acquiescement. En résumé un push poll en bonne et due forme publié sans surprise par Le Figaro (20 décembre 2012).

Illustration :

1 - Question : Selon vous, est-ce que le nombre de personnes riches qui quittent actuellement la France pour des raisons fiscales est … ?

- Plus important qu’il y a quelques années (59%)
- Aussi important qu’il y a quelques années (33%)
- Moins important qu’il y a quelques années (2%)
- Vous ne savez pas (6%)

On aimerait juste connaitre en préambule les sources, et pas uniquement « l’air du temps », sur lesquelles se basent les sondés de l’Ifop pour étayer leur choix. D’habitude, on échappe discrètement aux impôts. Raison de plus pour poser la question.

2 - Question : Pour chacune des opinions suivantes, vous me direz si vous êtes tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout … ?
- Compte-tenu de la situation difficile que connaît notre pays, il est légitime de demander aux personnes les plus riches de faire des efforts en payant davantage d’impôts (81%)

La réponse est dans la question. Qui pourrait s’opposer sur le principe à la justice fiscale formulée ainsi, à savoir que les riches, sous-entendu comme les moins riches, payent davantage d’impôts quand la situation du pays est difficile ?

- Compte-tenu du niveau des impôts que paient aujourd’hui en France les personnes les plus riches, il est compréhensible que certains d’entre eux partent s’installer à l’étranger (54%)

Presque l’envers de la réponse précédente. L’Ifop a décrété que les plus riches payaient de tout façon trop d’impôts, se gardant bien de demander ce qu’en pensaient les sondés c’est à dire pour la plupart les moins riches. Quant au départ des plus riches les comprendre est-ce les approuver ?

3 - Question : Diriez-vous que dans notre pays, le montant des impôts directs et indirects que paient aujourd’hui les personnes les plus riches … ?

- Est trop élevé, ce qui incite ces personnes à quitter le pays (41%)

- N’est pas assez élevé, ce qui ne permet pas de corriger les inégalités (30%)
Est adapté (29%)

Si le sondeur consent finalement à poser succinctement la question du niveau d’imposition des plus riches les arguments de chaque proposition ne sont pas symétriques et opposables terme à terme. Dans la première proposition le niveau d’imposition des riches est évalué au regard de leur hostilité à l’impôt et au seul risque de les voir quitter le pays car trop élevé. Nul doute dans ce cas que le moyen le plus sûr de s’assurer (du moins à court terme), que personne ne quitte le pays est de supprimer purement et simplement toute imposition. Dans la deuxième proposition le niveau d’imposition des riches est considéré en fonction du critère de justice sociale qu’il est censé traduire.

4 - Question : Vous savez que Gérard Depardieu a quitté la France pour la Belgique où il paiera moins d’impôt. Diriez-vous que … ?

Même méthode que les questions 2 et 3, « entourloupe » terminologique et asymétrie des propositions. Comprendre une décision est-ce l’approuver ? Être choqué par une décision ou une action interdit-il d’en comprendre les ressorts ou les motivations, notamment la plus triviale de toute, celle de moins payer pour gagner plus ?

« Rien n’est fait pour favoriser les talents » déclarait sur les antennes d’Europe1 la dirigeante de l’Ifop à propos de Gérard Depardieu (21 décembre 2012), une autre façon d’assurer le service après-vente du sondage. « On est en train de recréer un climat de guerre civile, qui s’apparente à 1789 », renchérissait-elle. Si les talents d’historienne de la patronne du Medef restent à prouver, ceux de productrice de push polls ne sont plus à démontrer. Il est vrai que les vocations historiennes fleurissent aujourd’hui dans les milieux patronaux, Alain Afflelou, partant pour Londres, évoquant lui aussi 1789. Ce genre de référence excessive et mal informée est aujourd’hui encouragée par l’absence d’esprit critique pour ne pas dire par la montée de l’ignorance. Le Monde n’ouvrait-il pas récemment un éditorial en invoquant les départs des émigrés en 1789 face aux sans-culottes et à la guillotine (cf. « Depardieu, les gros sous et la morale », Le Monde, 18 décembre 2012). Les comtes d’Artois et de Provence, frères du roi, qui avaient donné le signal, étaient partis dans l’été 1789, date où il n’y avait pas de sans-culottes et où la guillotine n’avait pas été inventée. Il est vrai que le ridicule, lui, ne tue pas.

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