observatoire des sondages

Le lobbying par sondage : « les Français favorables à la livraison des Mistral »

mercredi 21 janvier 2015

« Mistral : 64% des Français favorables à une livraison à la Russie », titrait le 20 janvier le quotidien économique La Tribune en présentation d’un sondage Ifop. De quoi satisfaire les autorités russes... et la rédaction du journal. En effet dès mars 2014 elle avait fait part de son désir de voir la France livrer coûte que coûte les navires de guerre Mistral à la Russie en dépit du grave conflit qui opposait cette dernière à l’Ukraine (La Tribune, 20 mars 2014). La décision de François Hollande de bloquer la livraison jusqu’à nouvel ordre n’avait alors guère été appréciée (La Tribune, 3 septembre 2014). Mais, tous les lobbyistes, spin doctors et autres conseillers en manipulation, le savent, le moyen le plus « efficace » et le moins coûteux pour manifester sa désapprobation et son impatience de voir ses désirs se réaliser est le sondage d’opinion. Et pour éviter toute déconvenue, un sondage construit autour d’un questionnaire biaisé. La Tribune s’est donc offert un sondage. C’est du moins le commanditaire officiel. Rien n’indique cependant qu’elle l’ai payé. Le payeur peut donc être une entreprise française, pourquoi pas russe ou américaine, c’est une plaisanterie...bien sûr. Quoi qu’il en soit, le journal peut, un brin méprisant feindre la surprise et louer le bon sens géopolitique des « Français » : « Dans un pays considéré souvent comme bien-pensant, les Français font finalement preuve de beaucoup de »realpolitik«  »(Ibid 20 janvier 2014)...Surtout si on les « aide ».

- Préliminaires critiques

Il s’agit d’un sondage par internet de sondés rémunérés et supposés connaître les termes du problème et avoir les compétences en relations internationales (politique, économique guerre, diplomatie, etc...) pour exprimer une opinion pertinente.

66% des sondés déclarent que la situation entre l’Ukraine et la Russie n’a pas changé. Manière de dire qu’ils ne sont pas au courant mais que cela ne sera pas avoué. Car bien évidemment dans ce genre de sondages, tout le monde sait puisque les non réponses sont infimes...et même nulle dans le cas présent.

- Biais et syllogisme
Le reste du questionnaire est articulé pour amener le sondé à répondre dans le sens souhaité par le commanditaire, à la seule question, la dernière du sondage, qui lui importe, faut-il livrer les bateaux à la Russie ? Les questions qui la précèdent, anodines ou presque, où les réponses sont « évidentes » ou presque, participent au conditionnement, favorisant ainsi à plein l’effet d’acquiescement. Une illustration élémentaire de syllogisme grossier que l’on peut résumer ainsi :
- 1 - Le commerce avec la Russie est utile à la France.
- 2 - Les sanctions contre la Russie n’ont pas résolu la crise avec l’Ukraine.
- 3 - Il faut donc livrer les bateaux à la Russie.

Résultats sans surprise pour une question et des propositions sans intérêt sauf à vouloir exprimer sa mauvaise humeur à l’égard du pouvoir russe.

Il est tout aussi dérisoire de demander à des sondés leur appréciation sur des négociations diplomatiques qui par définition sont plutôt discrètes et donc difficiles à évaluer notamment pour une partie des sondés pour qui les questions internationales se résument aux rencontres médiatisées entre responsables politiques.

On peut supposer que le terme « rangés » est dévalorisant. Autrement dit les sanctions ont pu être « imposées » à la France par les USA. Quant à leur efficience dans la résolution des conflits entre Etats, la question, controversée à chaque fois qu’elle est posée, n’a jamais été considérée comme une solution miracle comme le laisse entendre un peu trop la formulation du sondeur et de son commanditaire, plus intéressés il est vrai par les conséquences sur le commerce que d’autres considérations. On comprend qu’il est d’autant plus facile de renoncer à un embargo qu’il n’est pas le sien.

Un ensemble de suppositions pour le moins discutables car non étayées et toutes négatives. Sur l’emploi, c’est possible mais pas forcément irrémédiable. Idem sur les conséquences négatives pour l’industrie de la défense française, avec la Russie cela semble en effet évident, pour le reste, cela relève surtout de conjectures surtout pour les sondés certainement peu au fait du marché mondial de l’armement. Quant aux profits qu’en tireraient les grands pays concurrents comme les USA ou le Royaume Uni, La Tribune et l’Ifop s’attendent-ils à ce que ces deux pays proposent à la Russie de Vladimir Poutine de construire des bateaux en remplacement des Mistral non livrés ? Plus « sérieusement » le quotidien économique et le sondeur envisagent une dégradation de la réputation de la France en cas de non livraison. Mais pourquoi ne pas envisager pareille dégradation en cas de livraison ? Notamment auprès des USA et du Royaume-Uni ?

Le sondeur revient une dernière fois à la charge avant la question finale. La réponse est dans la question. Non, en effet le conflit entre l’Ukraine et la Russie n’est pas résolu.

« La boucle est bouclée » : amen ! Il reste toutefois un doute puisque le graphique affiche également 75% de non. Une coquille ? Le sondeur le dira peut-être. Un bricolage, vite fait, mal fait ? Ça, le sondeur ne le dira pas.

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