observatoire des sondages

« Musulmans de France » : Quand la fausse monnaie chasse la bonne

mercredi 21 septembre 2016

Les "think tanks”, organisations politiques qui interviennent régulièrement dans l’espace public sur tous les sujets ou presque, apprécient les sondages d’opinion, méthode par excellence du "fast thinking" conjuguant le QCM et les pourcentages.

Après les sondages sur le suicide et les adhérents du FN pour la Fondation Jean Jaurès [1] (12 septembre et 7 septembre 2016), l’IFOP s’’est intéressé aux “musulmans vivant en France” pour l’Institut Montaigne [2] (19 septembre 2016).

Au final l’objet importe peu, la méthode ne change pas (celles des études de consommateurs) qui repose toujours sur l’auto-déclaration des sondés. Est définit ici comme musulman : “celui qui dit qu’il l’est”. Grand principe des sondages : faire confiance. Illustration avec la fréquence de la prière présentée comme un indicateur de l’intensité de la foi et de l’attachement à la religion. Si 30% des sondés (se déclarant musulmans) ne fréquentent jamais de mosquée la moitié d’entre eux affirment respecter l’usage des 5 prières par jour. Où prient-ils et comment prient-ils, on le ne saura pas. La fréquence de la prière est une indication peu significative de la "religiosité" d’un croyant qui plus est auto-déclaré.

Les questions ont été posées par téléphone, il n’est pas si certain que le téléphone permette à des gens de s’exprimer sincèrement sur des sujets très intimes et soulevant aujourd’hui tant de passion. L’interrogation en face-à-face eut été beaucoup plus adaptée. Plus chère sans doute. Mais le sujet n’en vaut-il pas la peine ? L’entretien pourrait permettre encore de comprendre les sens de réponses lapidaires qu’impliquent les sondages par téléphone. La conclusion qui donne le titre du rapport sur un islam français possible semble plus fondée sur la force relative - les pourcentages - de chacun des groupes que sur leur relation avec la société. Il faut se contenter de peu là-dessus.

Le sujet est délicat, on le sait, aussi le responsable de l’étude assure-t-il que "dans un souci de transparence, nous publions l’ensemble des procédures techniques employées à chaque étape" [3]. Il n’a toutefois pas jugé bon de joindre l’intégralité du questionnaire. Mais cela ne semble insuffisant puisqu’il rajoute : "Il existe bien évidemment d’autres méthodes et d’autres choix statistiques, qui pourraient donner lieu à des résultats différents”. Autrement dit “chacun fait ce qui lui plait”.

Curieuse conception du travail scientifique qui une fois encore n’a pas empêché la presse de s’en faire largement l’écho, agrémenté çà et là des poncifs habituels des sondeurs pour faire "passer" les biais de l’enquête [4] : "Un sondage n’est jamais une prédiction, c’est en effet une photographie (...). Il faudrait des analyses sociologiques plus approfondies pour avoir une vision plus fine" (« Rapport de l’Institut Montaigne : Des informations précieuses sur les valeurs des musulmans vivant en France » Le Monde, 19 septembre 2016).

En soulignant ses limites, cette enquête a donc au moins un mérite. Voilà un sujet particulièrement sensible depuis plusieurs décennies et il faut un think tank pour produire une étude dont on ne saurait dire qu’elle est à la hauteur de l’enjeu. N’existe-il pas une institution publique pour lancer ce genre d’enquête utile au bien public ? Le CNRS est certes une machine bien lourde. On objecterait encore des restrictions légales devenues absurdes. Beau nouvel exemple de l’impéritie d’une recherche bureaucratisée qui oublie sans cesse le mot d’ordre d’un de ses fondateurs selon lequel "notre science ne mériterait pas une heure de peine si elle ne servait à quelque chose". Il y a pourtant eu des études classiques sur les pratiques religieuses des catholiques [5]. Cela n’intéresse donc plus personne ? N’y a-t-il pas d’argent ? Pour mener une véritable enquête scientifique sur la sociologie de l’islam ?


[1Affiliée au Parti socialiste.

[2Créé par un assureur (Claude Bébéar, Assurances Axa), et toujours présidée par son ancien PDG, Henri de Castrie.

[3Hakim El Karaoui, Un islam Français est possible, Institut Montaigne 2016, p. 13.

[4Cf. notamment « Les arguments des sondeurs : lieux communs et contre-vérités » in Alain Garrigou et Richard Brousse, Manuel anti-sondages, Editions La Ville Brûle, Montreuil, 2011.

[5Cf. par exemple Isambert François-André, Le sens du sacré. Fête et religion populaire, Editions de Minuit, Paris, 1982.

Lire aussi

  • Emmanuel Macron au doigt mouillé ?

    14 avril 2017

    On le sait les résultats des sondages d’intention de vote sont les seuls à faire l’objet d’un redressement, autrement dit les résultats publiés ne sont pas ceux récoltés par les sondeurs, ils sont (...)

  • Opinion publique 2.0 : la nouvelle imposture

    2 avril 2017

    Si le marché de la prédiction électorale est jusqu’à présent le quasi monopole des entreprises de sondages, sauf quelques initiatives inspirées par l’économétrie, leurs échecs sur les derniers scrutins en (...)

  • Le FN et la générosité des sondeurs

    24 février 2017

    Depuis quelques années, les sondages annoncent régulièrement le FN en tête des intentions de vote. On en oublierait que pendant longtemps - l’élection présidentielle de 2002 en étant le sommet - les (...)