observatoire des sondages

Identité nationale : le ressentiment comme opinion

mercredi 10 février 2010

Dans un voyage au cœur des Etats-Unis, un automobiliste cherchait à tromper l’ennui : « Il se mit à écouter un talk-show sur une radio d’Omaha. Les gens appelaient pour s’en prendre à l’animateur ou à un précédent auditeur, ou à l’institutrice qui les avait pris en grippe au primaire. Le thème du jour était le contrôle des armes à feu, mais Keller avait l’impression qu’il était surtout question de ressentiment. Les gens en ayant à revendre » [1]. L’automobiliste n’est pas un individu vertueux prompt à donner des leçons mais un tueur à gages.

Il est des sujets pousse au crime : le contrôle des armes à feu ailleurs, la peine de mort encore ou… l’identité nationale. En débattre est nécessairement une occasion d’exprimer du ressentiment. Le débat sur l’identité nationale lancé par Eric Besson sur les instances du président de la République a laissé pantois les préfets chargés d’organiser des réunions citoyennes comme ceux qui vont consulter les points de vue sur internet. Beaucoup de ressentiment. Les Français semblent en avoir à revendre.

Dans le maelstrom médiatique, il est pourtant une vérité qui semble au-dessus de tout débat : il faut débattre. Un éditorial accueillit l’initiative gouvernementale avec ce magnifique titre : « Débattons ». Une majorité de sondés l’approuva même si une autre majorité en perçut le caractère électoraliste. Débattre ? Qui peut être contre ? Le refus se prête à l’invective, « une triste attitude intellectuelle » comme le dénonçait un intellectuel médiatique. Selon cette idée bienséante et finalement très autoritaire de la démocratie, le débat est bon en soi quels que soient ses initiateurs, son sujet, sa formulation et son cadre.

En supposant la présence latente du ressentiment, il suggère aussi que l’occasion aide le ressentiment à s’exprimer, qu’il s’agisse du micro ouvert ou de forum internet. Alors, selon la célèbre formule de Marshall MacLuhan, « medium is message ». On le sait si bien que les forums sont dotés de modérateurs qui ont bien du mal à censurer les interventions. Il ne suffit pas en effet de garde-fous quand la situation engendre d’inévitables conséquences. Des « dérapages », a-t-on dit en retenant seulement le pire et en occultant une tonalité générale délétère. Le débat sur l’identité nationale devait donc virer à l’exhibition de ressentiment et de médiocrité comme cela était commandé par l’organisation du débat. A la manière des sondages où la réponse est souvent ou en partie dans la question, les débats produisent des expressions produites par ce qu’on pourrait aussi appeler des biais car, comme dans les sondages, ils concernent aussi les conditions pratiques du questionnement et la formulation des questions.

Dans les modes d’expression choisis - sondage, forum et réunions - on s’est adressé à des citoyens volontaires soit, en termes de techniques d’enquête, à un échantillon spontané, ceux qui étaient volontaires pour s’exprimer. Ce sont donc des citoyens motivés qui se sont exprimés et non des citoyens sollicités à le faire. Quel que soit son nombre (80 000 internautes), la population intervenue ne constitue donc pas un échantillon représentatif. L’exemple des votes de paille où étaient sollicités les lecteurs de journaux a amplement montré la différence avec la procédure des échantillons représentatifs puisque c’est la comparaison avec le vote de paille du Literary Digest, et ses millions de participants, qui a valu à George H. Gallup et aux sondages leur succès. Si l’on se fie aux réponses des internautes, il faut d’abord conclure que le ressentiment est une motivation très puissante. De là à juger que les Français en ont à revendre…

La formulation de la question en débat ne présente pas un biais mais un nœud inextricable de biais. La formulation en termes abstraits même s’il existe une carte d’identité nationale et le mode de questionnement par écrit sollicitent la compétence intellectuelle des citoyens. L’intellectuel habitué au débat et à l’écriture saura moduler les arguments, les annotations, les références. Pour la plupart des citoyens, l’embarras sera au rendez-vous. Quelques uns prendront la plume avant de la laisser tomber. D’autres n’essaieront pas. Ils ne le font jamais. Les uns se placeront à un niveau plus élevé de généralité, solliciteront peut-être des auteurs et des lectures ; d’autres invoqueront leur expérience ordinaire au travail, leurs difficultés matérielles, leurs frustrations, leur voisinage.

Au-delà de l’inégale compétence à affronter certaines questions, même supposées citoyennes, il faut peut-être mettre en cause la difficulté du problème. A la lecture des « dissertations » offertes sur le site du ministère par quelques universitaires et esprits cultivés, on est surpris de la médiocrité des contributions. Ne donnons pas de noms.... Contrairement à celles des citoyens inconnus, elles ne sont pas « soumises » aux réactions des internautes. Pour ne pas paraître se gausser facilement des collègues ou de personnalités publiques, imaginons-nous seulement en train de faire notre copie. Serions-nous si sûrs de nous ? Et imaginons que les initiateurs de ce débat, Nicolas Sarkozy et Eric Besson, se soient imaginés en train de remplir leur copie, l’auraient-ils lancé ?

Plus nombreux que ceux qui pensent l’identité en termes philosophiques ou littéraires sont ceux qui voient des immigrés. L’identité, on le sait depuis longtemps – avec à l’appui quelques catastrophes - ne se définit pas sans rapport à l’altérité, et l’identité nationale sans rapport à l’étranger. Un tel débat n’est jamais neutre. Il ne peut l’être quand il est lancé par un ministre de l’immigration. Il ne peut l’être quand il est en quelque sorte « rattrapé » par l’événement. Il n’était certes pas prévu que la votation suisse sur les minarets interviendrait mais il était fatal qu’un événement, n’importe quel fait divers, suscite la xénophobie, le racisme et la haine. Et si, plutôt que les doutes pudiquement exprimés par les initiateurs, ceux-ci savaient confusément ce qu’ils faisaient… Ils auraient alors moins fait diversion comme ils le croient cyniquement qu’utilisé un vieux moyen de gouvernement, la stimulation du ressentiment comme ficelle du métier politique en temps de crise.


[1Cf. Lawrence Block, Le blues du tueur à gages, Paris, Seuil, 2007, p. 99-100.

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