observatoire des sondages

L’ennemi intérieur à la une : Le Monde, l’Ifop et la « menace islamique »

vendredi 7 janvier 2011

Quelques semaines après la provocation de Marine Le Pen, et un an après la fin de l’initiative gouvernementale d’organiser des débats sur l’« identité nationale », l’Ifop et Le Monde relancent les hostilités par un « sondage » publié à la une du quotidien : Regard croisé France/Allemagne sur l’Islam (Le Monde 5 janvier 2011).

En fait de « regard croisé » il s’agit simplement d’un questionnaire aux relents discriminatoires et xénophobes, rempli par 800 internautes rémunérés [1], qui préfigure l’attitude que certains acteurs politiques souhaitent adopter, parfois pour des raisons différentes, à l’égard de certaines populations, en particulier musulmanes, immigrées ou issues de l’immigration, et considérées comme dangereuses.

La construction de l’ensemble de cette enquête pose problème alors qu’elle ne fait à bien des égards que renvoyer l’image du débat nourrit par les acteurs politiques et les médias et qu’elle utilise comme si elles allaient de soi les catégories et les sens les plus arbitraires ou les plus idéologiquement connotés. Prenons seulement quelques illustrations ponctuelles :

-  Question 1 : Diriez-vous que la présence d’une communauté musulmane en France/Allemagne est ... ?

-  Plutôt une menace pour l’identité de notre pays ... (France : 42% ; Allemagne : 40%)

-  Plutôt un facteur d’enrichissement culturel pour notre pays... (France : 22% ; Allemagne : 24%)

-  Ni l’un, ni l’autre (France : 36% ; Allemagne : 36%)

On appréciera l’assimilation par le sondeur de la nationalité au caractère confessionnel, l’extranéité des musulmans étant posée par définition. 58% des internautes français de ce « sondage » (60% des allemands) n’ont cependant pas été séduits, ou trop incommodés, par les connotations de ce « notre » pays, accolé à la nébuleuse notion d’identité nationale, les pseudos débats d’il y a un an sont, il est vrai, déjà lointains. Gageons peut-être que ne figure parmi eux aucun musulman, puisque nul internaute ne consent à accorder à la « communauté musulmane » une contribution culturelle, notion, là encore, bien « énigmatique ». Si pour la majorité des internautes interrogés, elle ne constitue donc pas une menace pour l’ « identité nationale » de chaque pays, reste selon l’Ifop et Le Monde, la question de sa bonne intégration.

-  Question 2 : Diriez-vous qu’aujourd’hui les musulmans et les personnes d’origine musulmane sont bien intégrés dans la société française/allemande ?

- Oui (France : 32% ; Allemagne : 25%)

- Non (France : 68% ; Allemagne : 75%)

Le sondeur comme le journal se gardent bien de définir ce qu’ils entendent par bonne intégration, le principal étant de recueillir les sentiments, ou plutôt un amalgame de ressentiments, plutôt que de sentiments, des internautes sur les musulmans, auxquels il convient, « cela va de soi », d’ajouter leur descendance.

-  Question 3 : Parmi les raisons suivantes, quelles sont les deux qui, selon vous, expliquent le plus que les musulmans et les personnes d’origine musulmane sont mal intégrées dans la société française/allemande ?  [2]

- Leur refus de s’intégrer à la société française/allemande (France : 61% ; Allemagne 67%)

- Les trop fortes différences culturelles (France : 40% ; Allemagne 34 %)

- Le fait que les personnes d’origine musulmane soient regroupées dans certains quartiers et certaines écoles (France : 37% ; Allemagne 32%)

- Le racisme et le manque d’ouverture de certains Français/Allemands (France : 18% ; Allemagne 15%)

- Les difficultés économiques et le manque de travail (France : 20% ; Allemagne 10%)

- Des actions et des budgets insuffisants de la part des pouvoirs publics (France : 2% ; Allemagne 5%)

Aucune trace de ce qui se cache derrière ces trop grandes disparités culturelles ou ces valeurs occidentales, mais quelle importance puisque la cause principale de cette mauvaise intégration procède de « leur refus de s’intégrer à la société française/allemande ». Autrement dit : c’est de leur faute (France 61% ; Allemagne 67%). Rien d’étonnant en soi à de telles pratiques de la part de l’Ifop qui, confronté comme tous les sondeurs, à une augmentation des taux de non réponses, s’illustre de plus en plus dans le registre du sondage « pousse au crime » et « bouc émissaire » et donne de plus en plus dans les confiseries sondagières. Est-ce une surprise venant du service France du quotidien Le Monde, même si la publication en une d’un article sans aucun recul ni analyse sérieuse "commentant" les résultats de cette « étude », témoigne d’une aggravation de son addiction aux sondages, illustrant encore les méfaits sur le travail journalistique du régime d’opinion dans la presse en général ?


[1809 en France et 801 en Allemagne pour être précis.

[2Posée uniquement aux personnes estimant que les musulmans ne sont pas bien intégrées dans la société, soit 68% de l’échantillon France et 75% de l’échantillon Allemagne.

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