observatoire des sondages

Les doxosophes de C dans l’air se laissent aller

samedi 6 décembre 2014

La presse britannique et au premier rang, la "gutter press" (littéralement presse de caniveau) n’a pas manqué de s’emparer de la tournée promotionnelle de l’ex-compagne du Président de la République française, Valérie Trierweiler, à l’occasion de la publication en anglais de son livre "Merci pour ce moment". Yves Calvi et son équipe en ont fait de même en lui consacrant une émission le 25 novembre (jour de la publication au Royaume-Uni) intitulée "Le bonus londonien de Valérie T". Les propos du "cercle de C dans l’air" (un sondeur et trois éditorialistes) n’ont pas toujours les relents de la presse à scandale britannique mais, entre leurs insinuations grossières, leur psychologie de bistrot et leurs incessants appels aux Français, dont ils expriment l’opinion, sans sondage, ils ont atteint des sommets de vulgarité mêlée de veulerie et d’autosatisfaction. Qu’on en juge par leur transcription.

  • Yves Calvi (C dans l’air) : "le Président est très bas dans les sondages, ça c’est pas une nouveauté. Sa vie privée, elle, reste très publique.... Est-ce qu’elle joue un rôle dans ce désamour des Français ?"
  • Brice Teinturier (Ipsos) : "je ne crois pas. Non, je crois que le désamour à l’égard de François Hollande n’est pas lié à sa vie privée, ça peut être un facteur aggravant, mais ce n’est qu’un facteur aggravant. Pour les Français l’essentiel c’est les engagements, l’action du Président de la République, sa capacité à produire des résultats. Alors tout ce qui lui est arrivé avec Valérie Trierweiler, et les révélations de Valérie Trierweiler, naturellement n’est pas bon, mais là j’ai le sentiment que cela devient presque trop excessif pour que cela puisse nuire encore à l’image de François Hollande. Comme si en réalité ce que faisait Valérie Trierweiler commençait à pouvoir devenir gênant pour les Français eux-mêmes, parce que c’est l’image de la France...."
  • Yves Calvi : "c’est gênant pour les Français eux-mêmes parce que à travers...quelque soit le regard que l’on porte sur cette histoire, en fait quand elle veut faire mal à François Hollande, qu’on le veuille ou non, elle fait mal d’une certaine façon à la France et elle fait mal aux Français".
  • Brice Teinturier : "il y a là aujourd’hui un combat personnel qui devient... je ne vais pas dire nuisible, mais c’est quand même l’idée, pour l’image de la France dans le monde et je pense que les Français y sont sensibles sous cet angle là. Donc ce n’est pas François Hollande qui en est forcément la première victime, c’est plutôt Valérie Trierweiler qui commence à aller sur un thème, un rythme à l’étranger de manière excessive aux yeux des Français. Je crois que ça ne changera pas l’image de François Hollande, mais ça commence potentiellement à se retourner contre Valérie Trierweiler elle-même".

- S’il existait encore un doute celui-ci est levé, pour le sondeur d’Ipsos et enseignant à l’IEP Paris, diplômé en philosophie (niveau DEA), la philosophie est de l’histoire ancienne. Au moins sa prestation nous donne-t-elle une illustration utile de la figure du sophiste doxosophe que critiquait déjà Platon. On aimerait savoir comment le dirigeant d’Ipsos s’y prend pour déceler, par exemple, de la gêne chez les “Français”, supposés sensibles à la supposée détérioration de l’image du pays par l’ex-compagne de François Hollande supposée "nuisible". Fichtre ! Aucun sondage n’est ici mentionné. Normal, il n’en existe aucun. Cela fait donc beaucoup de suppositions et d’anticipation. Des hallucinations ou des prédictions en somme pourtant bannies chez les sondeurs.

Qu’est-ce donc bien que ceci ? Un symptôme d’une consommation abusive des plateaux-télé qui ne laisserait plus le temps au sondeur de sonder ? Une désinhibition méthodologique, une poussée de narcissisme, consécutives aux sollicitations constantes des médias sur le mode "quoi que je dise on m’invite et comme ce sont les Français qui parlent à travers moi pourquoi se gêner ?". A moins qu’il ne s’agisse d’innovation pour faire baisser les coûts de production dans l’industrie du sondage, plus de sondage mais toujours de l’opinion, celle du sondeur. Des hypothèses qui ne risquent pas d’effleurer Yves Calvi adepte d’une doxosophie plus tranchante. Pas de circonvolution, pas de "dentelle superflue", la doxosophie c’est parfait mais à la hache : Valérie Trierweiler fait mal à la France et aux Français. Point.

  • Hélène Pilichowski (Journaliste, LCP, LCI, France-Info)  : "je pense que le fait qu’il [François Hollande] ait pu amener une femme comme elle à l’Elysée, je pense que c’est ça qui peut faire douter encore des mauvais choix, ou de la faiblesse peut-être du Président de la République. Plus que ce qu’elle dit c’est ce qu’elle montre d’elle-même. C’est une virago quelque part. C’est une femme qui n’avait pas le niveau pour être la première dame. Elle est persuadée de l’avoir....qu’il ne ne soit pas rendu compte qu’elle n’était pas faite pour le job ça ça peut-être nuisible pour lui".

- Comme Brice Teinturier, pour cette parente éloignée de François Hollande, (Yves Calvi le rappelle en fin d’émission), plutôt favorable à son prédécesseur à l’Elysée sur lequel elle a écrit un livre, la philosophie est une histoire très ancienne (la page du site internet de son éditeur - Jean-Claude Lattès - la concernant indique qu’elle a enseigné la philosophie.... il y a trente ans). Sa doxosophie est plus triviale que celle du sondeur et même diffamante comme le laisse supposer le terme virago. Un terme "savant", du moins peu usité, pour désigner une “femme dominante”, "violente qui jouit de la domination des hommes". La viragophilie étant définie comme une forme particulière de masochisme [1]. Là aussi le doute n’est plus permis on sait maintenant pourquoi la journaliste fait partie de la fine équipe de "C dans l’air" depuis la défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012 : faire du "Hollande bashing". Gardez-moi de mes amis... ou de ma famille.

  • Claude Weil (L’Obs) : "ce qui est potentiellement toxique, le discours qu’elle articule à la fois dans son livre et dans ses interviews répétés à la BBC, etc., c’est une idée qui n’avait pas cours dans la vie politique française et qui est très anglo-saxonne, c’est : si vous mentez à votre femme c’est que vous pouvez mentir au pays, et donc c’est toute la démocratie qui est atteinte. (...) Jusqu’à présent les Français avaient toujours admis qu’il y avait une espèce de droit au mensonge des politiques pour ce qui concerne la vie privée..."
  • Yves Calvi : "Ben oouiii !..."
  • Claude Weil : "...et même un peu pour la vie publique. Le mensonge n’est pas considéré en France comme un crime contre l’Humanité. (...) Là elle a un discours très anglo-saxon : voyez cet homme il m’a menti et jusqu’au bout. Et d’ailleurs dans son programme il a menti aux Français, et elle fait le lien entre les deux. Ce qui protège d’une certaine façon François Hollande : à ma connaissance elle n’est pas très appréciée par les Français. C’est probablement l’antipathie que suscite Valérie Triervweiller qui protège paradoxalement François Hollande contre ses attaques".

- Joli sophisme que celui qui consiste à convertir l’attachement supposé des Français au respect de la vie privée des personnalités publiques en autorisation à mentir...même un peu. Le propos est certes volontairement excessif, et ne saurait être pris totalement au sérieux. Nulle part dans le monde en effet le mensonge est un crime contre l’humanité. On aimerait cependant savoir quelles sources d’information permettent au journaliste de conclure à l’indulgence des Français vis-à-vis du mensonge des politiques. Pour ne rien dire de l’acquiescement de l’animateur Yves Calvi. Quant à sa connaissance de l’appréciation des Français sur Valérie Trierweiller, ou sur ce qui protègerait François Hollande on ne saura rien. Un sondage.... peut-être.

  • Catherine Nay (Europe 1, Valeurs Actuelles)  : "je crois qu’il plonge ses amis les plus proches dans l’affliction. Parce que pendant la campagne tous savaient que s’il avait des ennuis à l’Elysée ça serait avec elle. (...). Valérie Trierweiller s’est révélée être une compagne avec un caractère très difficile et dans le fond une fois leur amour vécu elle n’a pas intériorisé qu’à partir du moment où il allait être candidat à une primaire puis Président de la République, il ne pourrait plus être l’homme qu’il a été avec elle, c’est à dire disponible répondant à ses... fatwas. Et donc elle s’est révélée être une personne très difficile qui pendant la campagne était assez insupportable et tout le monde lui disait : Attention François il serait bon que tu t’en sépares avant d’arriver à l’Elysée".
  • Yves Calvi : "et le pire c’est que tout le monde l’a prévenue en quelque sorte".
  • Catherine Nay : "tout le monde (...) On savait qu’un malheur allait arriver et le malheur est arrivé très vite avec le tweet qu’elle a envoyé à Falorni pour le soutenir face Ségolène Royal".
  • Yves Calvi : "on sait aujourd’hui qu’elle était déjà à l’époque blessée et on pourrait dire c’est ça le "embrasse moi sur la bouche". On est dans un principe de compensation qui ne peut jamais être satisfait parce qu’il y a une blessure initiale".
  • Catherine Nay : "c’est une jalousie pathologique alors maintenant depuis la répudiation, elle est entrée.... dans le fond c’est un grand mythe littéraire qui est immortalisé dans les dramaturges depuis l’antiquité : elle est Médée. Elle est la femme qui n’a pas supporté d’être remplacée par une femme de meilleure...".
  • Claude Weil : "vous allez un peu vite tout de même...".
  • Catherine Nay : "non ! C’est quelqu’un qui est dans la violence".
  • Claude Weil : "Médée finit par tuer".
  • Catherine Nay : "oui... enfin..."
  • Yves Calvi : "ça se termine mal comme souvent dans la tragédie grecque".

- Une tragédie (grecque ou pas) qui finit "bien" ? "Fatwas", "Médée", "Quelqu’un dans la violence", "Une fois leur amour vécu elle n’a pas intériorisé....", des amabilités sans doute pour la journaliste de Valeurs Actuelles déguisée pour l’occasion en "Dr Ruth" (pseudonyme d’une sexologue médiatique américaine des années 80, Ruth Westheimer), à moins qu’il ne s’agisse de souvenirs personnels.

(Séquence des remarques et des questions SMS, choisies, de téléspectateurs)

  • Yves Calvi (lisant) : "Je me sens humilié en tant que Français".
  • Brice Teinturier : "je pense que ce sentiment d’humiliation est très grave et préjudiciable car malgré tout cette affaire de couple fait de la France un pays qui est instrumentalisé dans une affaire de vengeance".
  • Yves Calvi (lisant) : "l’Etat Français peut-il porter plainte contre Valérie Trierweiler ?"
  • Claude Weil : "l’Etat Français non. Il y avait dans le livre de Valérie Trierweiller matière à une bonne demi-douzaine de procès en diffamation si François Hollande avait voulu l’attaquer, mais je pense que cela n’aurait pas été une bonne idée".
  • Yves Calvi (lisant) : "aurait-elle oublié qu’elle a fait subir la même humiliation à Ségolène Royal ?"
  • Catherine Nay : "d’ailleurs elle dit dans une des interviews : Ségolène Royal a mis 7 ans à se remettre de cette rupture, alors elle dit : moi je vais mettre 7 ans à m’en remettre. C’est quand même extraordinaire ! Je me souviens du moment où la liaison avait été officialisée. Ségolène royal avait dit dans la vie il faut savoir se tenir, et elle dit celle qui souffre le plus n’est pas celle qui parle le plus. Il faut dire que Ségolène en a vraiment bavé mais elle s’est tenue".
  • Hélène Pilichowski : "ça c’est vrai Valérie Trierweiler a eu l’art de se faire passer pour une victime y compris lorsqu’elle était au sommet de sa gloire entre guillemets".

- Ni tragédie grecque, ni commedia dell’arte, ni comédie à l’italienne, pas même une farce... juste une soirée mondaine télévisée pour amuser le public.


[1Cf. Noël Burch, Dictionnaire de la pornographie, PUF, 2005.

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