observatoire des sondages

Les sondeurs préfèrent François Hollande

lundi 30 mai 2011

L’élimination de Dominique Strauss Kahn de la course à l’investiture pour l’élection présidentielle de 2012 a immédiatement conduit sondeurs et journalistes à s’interroger sur la nouvelle distribution des chances. Sans délai de décence. Il fallait donc un gagnant : c’est François Hollande. Non sans aménager un suspens : « Ce qui est troublant, c’est ce que nous observons aujourd’hui dans les sondages depuis l’affaire DSK. Les principaux bénéficiaires que l’on pouvait imaginer de cette défection de Dominique Strauss Kahn, bien évidemment Nicolas Sarkozy, en premier lieu, mais aussi Marine Le Pen, et puis aussi Jean Louis Borloo. Tous ceux là dans les enquêtes d’opinion ne bénéficient nullement de l’affaire DSK » (Gaël Sliman, BVA, C dans l’air, 24 mai 2011). Et intronisant une sorte de substitut au concurrent disparu, les sondeurs assurent que François Hollande est le mieux placé pour battre Nicolas Sarkozy. Avec la même légèreté méthodologique.

Selon l’Ifop, François Hollande a les faveurs du plus grand nombre de « sympathisants de gauche » et de « sympathisants du PS », puisqu’ils sont respectivement 41% et 50% à souhaiter sa désignation comme candidat à la présidentielle (Ifop-France Soir, 23 mai 2011). Ces résultats ont été obtenus par internet et auprès d’un échantillon insuffisant de sympathisants socialistes (442). Certains suspecteront de partialité l’entreprise de Laurence Parisot, présidente du Medef, adversaire des 35 heures et de Martine Aubry, en constatant qu’un sondage Ifop-JDD du 13 mai 2011 sur les intentions de vote ne soumettait pas l’hypothèse d’une candidature de Martine Aubry, contrairement à celle de François Hollande ou de DSK (avant l’affaire) et même celle de Jean-Pierre Chevènement (crédité de 1,5%). Le sondeur avait-il été informé d’un retrait de la première secrétaire du PS ? Comme dans la presse, il existe bien un problème de compatibilité entre positions publiques et propriété des entreprises de sondages.

Viavoice a effectué un sondage pour le Nouvel observateur (18 mai 2011) consacré uniquement à François Hollande. Qualifié de « portrait politique », il s’attache à identifier ses qualités et défauts. Avec les adjectifs et formules choisis par le sondeur, le candidat bénéficie de beaux atours : « Il trace son chemin dans la durée » (72%), « Il est attentif aux autres » (70%), « Il n’est pas dans le paraître » (58%), « On voit la France derrière lui » (41%), « il est fragile » (37%). Un sondage publi-rédactionnel en somme. Dans sa côte de popularité (Libération, 23 mai 2011), le même sondeur a placé François Hollande (56%) devant Martine Aubry (52%). Un sondage Ipsos (Le Point, 24 mai 2011) confirme que François Hollande est « le plus à même de remporter le second tour de la présidentielle ».

L’avance de François Hollande est encore confirmée par des sondages sur les intentions de vote qui le créditent d’un score supérieur à Martine Aubry dans une confrontation avec Nicolas Sarkozy au deuxième tour de la présidentielle : 62% contre 59% pour BVA-Orange RTL-PQR (24 mai 2011) et 58% contre 56% pour TNS Sofres-itélé-Nouvel Observateur (25 mai 2011). Dans les deux cas, les commentaires préfèrent décider que François Hollande est décidément en meilleure posture pour gagner, car susceptible de bénéficier d’un meilleur report des voix de droite. Ils n’insistent guère sur le mauvais résultat du président sortant quel que soit son adversaire. Ils n’évoquent pas la marge d’erreur qui en l’occurrence place les deux prétendants socialistes à égalité.

Les commentateurs n’auraient pas dû s’étonner en constatant que l’abandon forcé de DSK ne profite pas à Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen. Le constat est rassurant pour les sondés, les sondeurs et les sondages. Se prononcer en faveur d’un candidat c’est aussi se prononcer contre d’autres. On veut bien admettre beaucoup d’inconsistance ou de fantaisie dans la politique mais on doute qu’un partisan de DSK dans un duel contre Nicolas Sarkozy ait pu rallier le second avec la disparition du premier. Les commentateurs n’auraient pas non plus dû s’étonner de l’avantage, même faible, qu’ils donnaient à François Hollande. C’est leur œuvre, un artefact de sondage. En l’occurrence, François Hollande profite de la logique qui valait déjà une prime à DSK. Selon le théorème de l’électeur médian [1], le candidat le plus proche de l’électeur ayant un nombre égal d’électeurs à sa droite et à sa gauche emporte la majorité dans une situation de duopole. Comme DSK, candidat perçu comme le moins à gauche ou le plus à droite des candidats de gauche bénéficiait de la faveur (ou de la moindre défaveur) des sondés de droite tout en obtenant celle des sondés de gauche, il était placé en tête des candidats de gauche par l’ensemble des échantillons. De même, être marginal dans son parti peut devenir profitable si un candidat réussit à bénéficier toujours des suffrages des partisans et à rallier celui d’adversaires de son parti. En somme, l’avantage de DSK venait des sondés de droite [2]. Il est paradoxal que le choix d’un candidat revienne en grande partie aux adversaires de son camp. Les sondeurs ont d’ailleurs imaginé la catégorie problématique des sympathisants de droite et de gauche pour tenir compte de cet effet mécanique. Sans renoncer aux sondages de primaires mêlant tous les sondés.

Ici la logique du sondé médian semble donc profiter à François Hollande comme elle profitait à DSK. Moins massivement cependant, en niveau général et sans creuser d’écart avec son suivant peut-être parce que François Hollande a été à la tête du PS pendant 10 ans et lui paraît encore très lié, peut-être parce qu’il ne bénéficie pas de l’image de compétence économique de son « prédécesseur », une image plus importante pour les électeurs de droite, peut-être parce que la distance au sondé médian des deux candidats est presque égale. Le jeu des hypothèses peut ainsi continuer. Il demeure que les sondages produisent toujours les mêmes artefacts sans considération pour les changements d’individus. Et ne donnent pas de quoi s’emballer sinon artificiellement.


[1Par commodité, nous reprenons le terme de Gordon Tullock (The Vote Motive, London : Institute for Economic Affairs, 1976), sans oublier qu’il s’agit d’une déclinaison du modèle de Harold Hotteling (« Stability in competition », Economic Journal, n° 39, 1929), décliné encore par Anthony Downs (An Economic Theory of democracy, New York, Harper, 1957) et discuté par Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, MA : Harvard University Press, 1970.

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