observatoire des sondages

« Liberté de la presse » : quand les sondages décident de la liste des invités

jeudi 4 avril 2019

Le désintérêt croissant depuis la première élection en 1979 pour le scrutin européen [1] n’a pas dissuadé la radio-télévision publique française avant le début de la campagne officielle, fixée au 13 mai 2019, d’organiser un grand débat entre neufs têtes listes (PC, RN, LR, PS-Place publique, UDI, Debout la France, LFI, EELV). Une liste d’invités révisée à la hausse après une décision de justice, et quelques heures avant l’émission prévue le 4 avril 2019, qui a fortement mécontenté la chaine même si elle a fini par s’y résoudre (cf. à ce propos l’addendum).

Un jugement en référé du tribunal administratif de Paris saisi par Benoit Hamon, tête de liste de Génération.s, a en effet contraint France 2 à revoir sa liste de personnalités politiques invitées à débattre et d’y ajouter ce dernier ainsi que F. Philippot (Les patriotes) et F. Asselineau (UPR).

Inutile a priori de chercher une raison idéologique au choix initial. On le sait, comme aux USA ("en avance" dans ce domaine) pour l’organisation des débats télévisés entre les prétendants à l’investiture démocrate ou républicaine à la présidentielle, les rédactions dressent la liste des invités ou des débatteurs en fonction des prédictions sondagières. Une pratique confirmée mezza-voce par Ruth Elkrief animatrice et journaliste sur BFM-TV à propos d’Emmanuel Macron lors de la présidentielle de 2017 : "[il] prend corps comme candidat par les sondages. Pour nous il s’impose comme une évidence par les sondages" [2].

Un principe de sélection partagé également par Benoît Hamon lui-même puisqu’à côtés des grands principes et de l’argumentaire juridique soumis au juge [3], il argue d’une progression de sa liste révélée par un récent sondage Elabe pour justifier (exiger ?) sa participation au débat (cf. ci-dessous, 27 mars 2019).

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Gageons que l’argument doxosophique n’a pas emporté la décision du juge. Au cris d’orfraie poussés par les journalistes en charge du débat et à leur suite la direction de la chaine, on comprendra qu’ils n’ont pas du tout aimé, indiquant dans un communiqué s’y conformer tout en manifestant leur intention de faire appel de la décision qui selon eux "porte une atteinte grave à la liberté de la presse" (Libération 2 avril 2019). Rien de moins. D’autant précisent-ils que la campagne électorale définie par les règles du CSA ne démarre que le 15 avril 2019.

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- Thomas Sotto (France 2, animateur de l’"Emission politique" conjointement avec Alexandra Bensaïd) :

"Aujourd’hui, il y a des gens qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas. La programmation d’une émission ne regarde pas un juge du tribunal administratif. Il prend sa décision, on la respecte, mais là on oublie le téléspectateur. On passe de neuf à douze invités et le risque est que la clarté voulue pour notre débat devienne un grand brouillard" (Le Figaro, 2 avril 2019).

Si l’on peut concevoir l’existence d’un désagrément on pourra néanmoins éprouver quelque difficulté à voir en quoi trois sièges de plus autour d’une table de neuf constitue une telle atteinte. Surtout quand cette liste, fruit de ladite liberté, n’est que la transcription des prophéties sondagières. Sinon pourquoi neuf, pourquoi pas deux, trois ou cinq ? Décision purement arbitraire ? Difficile de s’en vanter ouvertement. Respect du pluralisme ? Peut-être, le filtrage ou "l’écrémage" par les scores sondagiers apparaissant alors moins criants. Quoi qu’il en soit cette "liberté de la presse" là est moins grandiloquente.

On peine à croire que des professionnels de télévision n’aient toujours pas compris qu’en matière de débat télévisé "plus il y a de fous moins y a de riz". Autrement dit, et sans paraphraser Coluche, la "qualité" des échanges est conditionnée aussi par le nombre de protagonistes, sans pour autant bien entendu être une garantie. Donc si c’est une préoccupation sincère des responsables de l’émission on ne saurait trop leur conseiller de limiter le nombre des débatteurs au maximum à deux ou trois et guère plus. Donc neuf c’était de toute façon déjà beaucoup trop.

Cette réaction épidermique, on l’aura compris, est avant tout une revendication de souveraineté ou "liberté de la presse" n’est qu’un slogan corporatiste que les professionnels français à la différence de leurs confrères américains entonnent de plus en plus souvent lorsqu’ils sont critiqués directement ou indirectement.

Addendum (après midi du 4 avril 2019)

L’appel de France 2 a été entendu par le Conseil d’Etat estimant que ni la loi du 30 septembre 1986 ni les règles du CSA ne justifiait hors période électorale la décision de première instance et l’a donc annulé. Les avocats de la chaine qui arguaient "qu’une non-invitation à ce type d’émission ne constituait pas une atteinte grave et manifestement illégale au pluralisme" sont donc satisfaits. La programmation de l’émission demeure néanmoins inchangé. Les trois nouveaux venus ne seront pas exclus à nouveau du débat (cf. Le Monde 4 avril 2019). Quoi qu’en disent les avocats de France 2, certainement pour des raisons de bienséance mais aussi de respect du pluralisme politique. Tout le monde est content.


[1Le 2 avril 2019 Ifop pronostique 41% de participation (Rolling-poll Ifop-Fiducial Paris-Match Cnews Sud radio, 2 avril 2019). Pour la France en 1979 : 60,71%, et 42,43% en 2014. Pour le détail du taux de participation pays par pays ou pour l’ensemble des pays membres cf. http://www.europarl.europa.eu/elections2014-results/fr/turnout.html.

[2Cf. Colloque Sondages électoraux et débat électoral". 1re Table ronde Les sondages et définition de l’Offre politique, Paris, Conseil d’Etat, 19 octobre 2018 (Organisé par la Commission des sondages et Université Paris-Descartes).

[3La loi sur la communication audiovisuelle du 30 septembre 1986 impose à France Télévision d’assurer « l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans le respect du principe d’égalité de traitement »

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