observatoire des sondages

Sondages et élections : le satisfecit des sondeurs

samedi 13 octobre 2012

Les sondages d’intention de vote sont des produits cruciaux pour les sondeurs, car ils sont les seuls sondages dont les résultats peuvent être « validés » ou « invalidés » par les faits, les résultats électoraux. Ils sont donc la pierre angulaire de la crédibilité et de la légitimité de la profession. D’où la stratégie des sondeurs - quand ils ne revendiquent pas purement et simplement leur infaillibilité (« Par définition les sondages ne se trompent jamais, car ils n’ont pas vocation à prédire » Laurence Parisot, Les Echos, 16 avril 2007) - de focaliser l’attention sur les intentions de vote quitte à embellir « leur bilan électoral » (cf. Contents d’eux-mêmes), avec la volonté farouche de s’opposer à toute réglementation et à la critique scientifique. En ont témoigné une fois de plus les propos tenus dans la conférence-débat organisée par l’association de sondeurs Délits d’Opinion et certains chercheurs du Cevipof, le 2 octobre 2012 (intervenants : Délits d’Opinion (association), Brice Teinturier (Ipsos), Bruno Jeambar (OpinionWay), Eric Dupin (journaliste), Jean Pierre Sueur (Sénat, rapporteur de la proposition de loi sénatoriale sur les sondages), Jean Chiche (Cevipof).

En résumé :

- Sur la critique des sondages et en guise d’introduction aux interventions des invités (Délits d’opinion) : la ritournelle assimilant la critique à une manifestation de frustration de candidats, ou de leurs partisans déçus par les chiffres des sondeurs, a laissé la place à cette occasion au refrain non moins connu de la stérilité de la critique pour cause d’âge d’avancé. Ou pour le dire autrement : la critique des sondages est ancienne, bien connue et donc sans intérêt. Conférence oui, mais sans débat.

- Sur les relations entre sondeurs et médias : l’emprise des sondages sur les journalistes n’est pas ici contestée. Il est plus rare cependant d’entendre un journaliste (Eric Dupin) faire non point un mea-culpa rédempteur mais une confirmation désenchantée de l’évolution du métier et des nuisances des sondages sur des journalistes frappés de paresse ou de vacuité intellectuelle. La réponse des sondeurs à cette critique est rituelle : elle appelle à la prudence dans l’interprétation des résultats en imputant la responsabilité aux médias. Les sondeurs ne feraient que répondre aux sollicitations permanentes de journalistes en mal d’explications. Ils ne sont pas des démarcheurs déversant quotidiennement dans l’espace public leurs produits et analyses clef en main. Ils oublient qu’ils remplacent physiquement les journalistes sur les plateaux télé et dans les colonnes des journaux, au titre d’experts en « opinion publique » (on est jamais mieux servi que par soi même) voire prétendent à la qualité « d’expert sur le monde qui les entoure » (cf. « Le monde selon Stéphane Rozès » sur France Culture, tous les lundis à 7h 17 précises).

- Sur les campagnes électorales et les sondages d’intention de vote : les sondeurs reçoivent le satisfecit d’un statisticien du Cevipof, (Jean Chiche) sur le seul critère de l’ordre d’arrivée des candidats à l’élection présidentielle. Il ne faut pas être trop exigeant. Cette « bonne tenue » serait même à mettre au crédit de la proposition de loi sur les sondages votée par le Sénat en février 2011, ou plus exactement aux débats qu’elle a suscités. La pertinence de certaines propositions de la loi (ou la menace de leur adoption ?) les aurait incités à améliorer leurs productions. Le sénateur Jean Pierre Sueur, venu présenter certaines dispositions de cette proposition n’a pas fait de commentaire. Il n’a sans doute pas jugé bon de relever une flatterie aussi grossière qui implique qu’il n’est plus besoin de réformer. La réforme est devenue inutile puisqu’elle a opéré avant d’être adoptée. Les sondeurs croient-ils à ce qu’ils disent ? Nul n’a donc relevé la multitude de sondages biaisés liés à la primaire socialiste (cf. Sondages sur les primaires socialistes : le chaos) ou relatifs aux élections législatives truffés d’erreurs de prédiction (échantillons non représentatifs, effectifs ridicules, etc). Il n’y a eu aucun commentaire sur le push poll de l’Ifop et "l’effet Villepinte" qui a pourtant suscité de nombreuses critiques et interrogations. L’unique critère de prédiction de la victoire de François Hollande est suffisant quand il s’agit de sauvegarder les apparences, les affinités ou les proximités entre certains membres du Cevipof et les sondeurs.

- Sur la qualité des sondages politiques et leur réglementation : On ne saurait sur ce point reprocher aux sondeurs leur inconstance. Depuis le vote par le Sénat de la proposition de loi, leur rhétorique et leurs pratiques n’ont pas varié. Certaines propositions constituaient des « avancées intéressantes » continuent-ils d’affirmer, preuve en est qu’elles ont été prises en compte par les sondeurs. Et de citer l’exemple des marges d’erreurs. A part ce point mineur, faisant la plupart du temps l’objet de publications fautives ou de chiffres erronés, les sondeurs sont par ailleurs hostiles à toutes les dispositions de la proposition de loi depuis la publication des chiffres bruts à l’interdiction de la rémunération des sondages politiques, en passant par la nomination d’universitaires spécialistes en sciences sociales à une nouvelle commission des sondages ayant statut d’autorité administrative indépendante. Si OpinionWay a publié durant la campagne présidentielle des chiffres bruts, preuve de sa bonne volonté, le sondeur a justifié l’arrêt de leur publication par le peu d’intérêt suscité par son initiative, limitée à un seul sondage. Et de conclure que la publication des chiffres n’intéresse personne.

- On l’aura compris les sondeurs ne veulent pas que les produits qu’ils diffusent auprès du public soient soumis à une réglementation. Et tous les arguments sont bons y compris les plus grossiers comme celui figurant en exergue du compte rendu de cette conférence sur le site de Délits d’Opinion : "une loi ne peut régler la relation entre les sondages et les médias". Les médias pourraient donc publier tout et n’importe quoi : des fausses nouvelles en passant par des appels au meurtre ?

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