observatoire des sondages

Comment s’habitue-t-on aux sondages ?

samedi 12 décembre 2009

Même les plus vigilants sont souvent pris au piège. Ils ne réagissent pas aux sondages les plus stupides. En s’en apercevant, avec retard, ils se sentent presque coupables. Il faut donc une explication. L’habitude ? Le bain de sondages sur tout et n’importe quoi supprime les défenses. Un lavage de cerveaux en somme. A moins que ce ne soit plus grave et que les sondages soient devenus une addiction, une drogue dont on ne peut plus se passer, quitte à perdre toute raison, toute lucidité, toute intelligence.

A priori, c’est une excellente initiative que de publier des statistiques dans un journal pour enfants. Chaque jour ou presque, Mon quotidien, journal du groupe Playbac, pour un public de 10-14 ans, publie un pourcentage en première page. Les sujets sont très éclectiques comme il est loisible de le vérifier par un échantillon aléatoire. Un pourcentage est affiché en gros et, en petits caractères, la source. En voici quelques exemples pris entre août 2008 et février 2009 :

- 58% des Français possèdent un jardin et près de 90% ont des plantes chez eux (CSA-UPJ), 30 août 2008.
- 48% des Français ne sont pas partis en vacances depuis 1 an (Credoc), 5 septembre 2008.
- 72% des Français pensent que le bonus/malus les incitera à acheter une voiture propre plutôt qu’une voiture polluante (LH2), 1 octobre 2008.
- 22% des sénateurs français sont des femmes (Sénat), 24 sept. 2008
- 60% des Français ont une connexion internet à la maison (BVA - The Phone House-BFM), oct. 2008.
- 33% des Français font parfois des promenades en bateau à moteur en mer (Ifop-SNSM), 22 août 2008.
- 6% des Français pratiquent parfois la planche à voile lorsqu’ils sont à la mer (IFOP-SNSM), 23 août 2008.
- 55% des Français ont acheté un produit sur internet au cours des 12 derniers mois (Credoc), 9 octobre 2008.
- 42% des Français disent marcher plutôt que de prendre la voiture quand il s’agit de petits trajets (CSA), 8 octobre 2008.
- 41% des Français disent utiliser moins leur voiture en raison de la hausse des carburants (CSA), 7 octobre 2008.
- 27% des Français disent qu’ils sont gênés chez eux par les bruits liés à la circulation automobile (CSA), 10 octobre 2008.
- 80% des Français disent avoir été choqués par les sifflets sur La Marseillaise lors du match France-Tunisie (CSA-Le Parisien), 18 octobre 2008
- 67% des Français disent qu’ils sont prêts à travailler le dimanche s’ils sont payés plus que les autres jours » (source : Ifop-JDD), 14 octobre 2008.
- 81% des Français ne comptent pas retirer leurs économies placées à la banque à cause de la crise (ViaVoice), 16 octobre 2008.
- 78% des enfants ne mangent pas assez de sucres lents ou féculents : pain, riz, céréales, légumes secs. (Etude nationale nutrition santé), 22 octobre 2008
- 50% de l’argent dépensé par les Français pour les médias et multimédias (internet, télévision…) est consacré aux abonnements (Médiamétrie), 15 novembre 2008.
- 34% de la population française avait moins de 20 ans en 1913 (Histoire de la France, de jean Léduc, Hachette), 6 novembre 2008.
- 34% des propriétaires de baladeurs admettent copier ou télécharger des fichiers pirates (TNS-Sofres), 14 novembre 2008.
- 87% des 14-18 ans disent que leur mère les comprend (IFOP-Sélection du reader Digest), 19 novembre 2008.
- 15% c’est l’objectif de réduction d’émissions de CO2 fixé par La Poste d’ici à 2012 (La Poste), 18 décembre 2008.
- 75% des Français vivent la vie qu’ils rêvaient d’avoir (Le Parisien), 26 novembre 2008.
- 34% des Français disent ne pas être satisfaits du métier qu’ils exercent (Ifop), 5 décembre 2008.
- 91% des Français disent qu’ils consomment de plus en plus de produits de saison (agence bio), 11 février 2009.

Des chiffres bruts sans commentaires, ni explications. Il faut en déduire que les chiffres se suffisent ou parlent d’eux-mêmes. Les chiffres ? Une autorité. Cela ne se discute pas. Quel enfant verra-t-il qu’ils s’appliquent à des choses différentes et notamment que certains sont des faits d’opinion – on dit des données auto-déclaratives – et d’autres enregistrent des données factuelles comme un recensement de personnes ou d’équipements (un téléphone, un ordinateur, un jardin, etc.) ? Le chiffre est présenté comme une donnée naturelle. Discuterait-on de cette statistique qui évalue à 34 % la part des moins de 20 ans dans la population française en 1913 ? Non, « c’est de l’histoire ». Mais est-ce la même chose que cette autre évaluation de 91 % de Français qui disent qu’ils consomment de plus en plus de produits de saison ? « Ils disent » précise cependant le journal. Faut-il les croire ? On imagine où nous amène un tel soupçon. Les gens ne feraient-ils pas ce qu’ils disent ? Ne pas poser la question est déjà une réponse : on fera comme si c’était vrai et peu importe si les statistiques de consommation réelle – et non un sondage – établissent une évolution de la consommation alimentaire selon le niveau des prix. Or ceux des produits frais ont beaucoup augmenté… Bref ils disent que la qualité nutritionnelle a diminué alors que les sondés, soucieux de faire bonne figure, disent l’inverse.

Malgré l’éclectisme, les pourcentages se contredisent parfois. Croira-t-on ces sondés qui assurent pour 75 % d’entre eux qu’ils vivent la vie de leur rêve ? N’est-ce pas un peu excessif ? On sait que toutes les questions sur le bonheur – êtes-vous heureux ? – donnent un pourcentage tournant autour de 85 % de gens se disant heureux. Il faut appartenir à la minorité infime et donc statistiquement insignifiante et impossible à quantifier des déprimés pour se suicider au travail comme la « mode" s’en est répandue ainsi que l’a déclaré un chef d’entreprise. Il est vrai que quelques jours plus tard un autre chiffre apprenait que 34 % des Français disaient ne pas être satisfaits du métier qu’ils exercent. Peut-on vivre une vie rêvée à 75 % et être insatisfaits de son métier à 34 % ? Mais là encore, faut-il les croire satisfaits s’ils n’ont de toute façon pas le choix d’un autre métier et si de surcroît, ils sont déjà heureux d’avoir du travail. Pour que 81 % des Français ne comptent pas retirer leurs économies de la banque en pleine crise (information fort rassurante), il faut donc que tous les Français aient des économies (autre information rassurante). A quel esprit pointilleux viendrait-il l’idée de suggérer que les sources ne sont pas égales et qu’un organisme public de recherche (Credoc) n’est pas un institut de sondage (CSA, Ifop, etc.) ? A quel esprit malveillant viendrait-il l’idée de remarquer que le sondage assurant que 67 % des Français sont prêts à travailler le dimanche est produit par un institut qui appartient à la présidente du Medef et publié par l’hebdomadaire d’un grand patron d’industrie et de presse ? Enfin, ces Français qui se confondent systématiquement avec les sondés font bien entrer clandestinement, en catimini, par persuasion invisible, que les sondés sont bien représentatifs de toute la population. Le tour est joué. La croyance est acquise : l’opinion existe.

Ainsi de jour en jour, mois après mois, année après année, les jeunes esprits sont-ils soumis à l’autorité du pourcentage. Le chiffre, un point c’est tout. Anodin, objectera-t-on. Sans doute, les initiateurs de cette exposition des chiffres ne savent-ils pas exactement ce qu’ils font. Mais ils ne sont pas seuls et les meilleures intentions ne sont plus innocentes quand elles sont suivies ou redoublées par d’autres comme les ministres de l’Education nationale qui suppriment des enseignements où l’on apprend justement à comprendre les chiffres. Quelques années plus tard, les adultes seront prêts à gober en toute naïveté tous ces pourcentages de sondages dont la presse les gavera. Dans la gigantesque opération de décervelage qui s’organise pour motif d’économie et de rentabilité, l’autorité politique s’inquiète de la production des chiffres mais pas du sens. La fabrique des sujets rentables et obéissants est en marche.

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