observatoire des sondages

Faire parler le peuple

jeudi 28 mai 2009

Comment des enquêteurs inconnus obtiennent-ils des réponses de personnes anonymes ? Ce point de la technique des sondages est resté longtemps négligé. On préférait s’interroger voire polémiquer sur les questions statistiques telles que la représentativité des échantillons, une chose pas si facile à faire comprendre à tous, ou encore la correction des intentions de vote, où il y a toujours eu des soupçons de tricherie ou de bricolage. A un degré moindre, on interrogeait les biais des questions. Mais que des gens répondent aux questions d’autres sur n’importe quel sujet, politique ou non, voila qui semblait aller de soi. Les sondages se fabriquaient à peine tant il paraissait naturel de répondre aux questions. Certes, les sondeurs n’étaient pas totalement passifs dans le fonctionnement de la croyance selon laquelle les sondés étaient heureux qu’on leur demande leur opinion. Et si quelqu’un contestait les sondages en disant qu’il n’avait jamais été interrogé, il était facile de récuser une objection aussi ignorante des principes de la statistique. Cette réponse avait en outre cette utilité de montrer qu’il y avait de la part des sondés potentiels ou réels un vrai désir d’être interrogés. En somme, le sondage fonctionnait bien grâce au spontanéisme démocratique qui amenait les sondés à répondre volontiers et à répondre d’autant mieux qu’ils avaient forcément un avis à exprimer. Rien n’était pourtant moins sûr que l’existence préalable d’une opinion et de la motivation à la donner pour peu que l’on se donne les moyens de penser la relation d’enquête.

Au début de leur histoire, les sondeurs se préoccupaient surtout de réfuter ceux qui les accusaient de fausser le jeu démocratique en biaisant le vote. Les sondages n’avaient aucun effet sur le vote, assuraient-ils. Et les électeurs avaient envie de s’exprimer en dehors du vote. Ils opposaient à leurs critiques une justification démocratique des sondages. Sans le dire, ils se préoccupaient aussi de ne pas essuyer trop de refus de réponse qui augmentaient les coûts d’enquête.

Il faudrait pouvoir évaluer les effets concrets de ces luttes sur l’évolution des acceptations ou des refus de réponse. Probablement, après des débuts relativement difficiles, la proportion de gens refusant de répondre, selon le principe « cela ne vous regarde pas », a diminué à mesure que le sondage « entrait dans les mœurs » comme une chose familière. D’ailleurs, de moins en moins de gens affirmaient ne jamais avoir été interrogés. A la fin des années 1980, une nouvelle inquiétude est apparue aux Etats-Unis face à l’apparente baisse du taux de répondants dans les sondages par téléphone. Les méthodes du télémarketing étaient accusées d’accroître la sollicitation du public et de détourner le sondage en procédé de vente. Le vrai ou le pseudo sondage commercial contrariait déjà le sondage d’opinion. Une réflexion s’engageait alors sur les moyens d’améliorer les taux de réponse ou de limiter leur érosion. Des sondeurs, en France notamment, s’accrochèrent à la vieille croyance de l’expression spontanée de l’opinion, en refusant le débat ou en déniant le problème. « Les gens sont très contents de répondre à nos enquêteurs », assuraient-ils sans qu’on puisse savoir s’ils se livraient à des prophéties autoréalisatrices, habituelles chez les prévisionnistes économiques, ou s’ils étaient aveugles selon un mécanisme de wishfull thinking. C’est toutefois dans cette conjoncture qu’il fut enfin question des enquêteurs. Les directeurs d’instituts faisaient l’éloge de leur travail allant jusqu’à en faire les plus importants maillons de la production des sondages. Ils aimaient leur travail et ils disaient combien les sondés étaient heureux de leur répondre.++++

Ces docteurs Pangloss vendaient la mèche. Alors qu’ils incarnaient l’image publique des sondages par leur occupation de l’espace médiatique, ils faisaient quasiment découvrir l’existence de « petites mains » dans une activité qui devenait de plus en plus un travail comme un autre. Leur éloge des enquêteurs ressemblait à s’y méprendre à l’éloge des travailleurs les plus modestes des entreprises. On ne fait l’éloge des faibles et des dominés que lorsqu’on a besoin d’eux. Or, l’attractivité du travail d’enquêteur était de moins en moins établie. Le métier d’enquêteur est généralement un travail précaire parce que ceux qui le font sont souvent des jeunes en cours d’étude et parce que le travail est difficile et plutôt mal payé. Ce sont deux raisons d’une forte rotation. Peu d’enquêteurs sont anciens dans le métier. Sauf quelques « anciens » devenus agents d’encadrement ou des enquêteurs et enquêtrices ponctuellement engagés sur des enquêtes afin de ménager leur vie familiale.

Par ailleurs le travail est difficile à cause des refus plus ou moins abrupts que les enquêteurs affrontent dans le porte à porte et au téléphone. Il faut être psychologiquement solide – et avoir besoin d’un travail - pour encaisser des séries de rebuffades. Quand il faut 10 appels téléphoniques pour enregistrer un seul formulaire fini, il y a de quoi se décourager. Forcer les portes des domiciles et réussir à obtenir une interview n’est pas une partie de plaisir alors que se sont multipliés les dispositifs de sécurité dans les immeubles et que s’est accrue la méfiance à l’égard des citations. Quand les obstacles sont tombés et que l’on « administre » un questionnaire, comme un travail « à la chaîne », l’enquêteur n’est sûrement pas habité par l’enthousiasme de la science qui se fait. Il est tout concentré sur la difficulté à faire répondre à des questions pas forcément passionnantes ni bien enchaînées. Il faut obtenir des réponses à des questions « obligatoires » sauf à ne pas être payé. Il faut encore éviter un abandon intempestif du sondé. Plus il arrive tard, et plus de temps perdu. En outre, les plaintes des enquêteurs sur les conditions de rémunération sont nombreuses. Autant dire qu’on ne fait guère carrière dans le métier et que la plupart des essais sont brefs. Quelques jours ou quelques semaines suffissent à décourager les candidats.

Dans ces conditions, l’industrie du sondage était disponible pour une autre voie de questionnement. La voie était préparée par les quick polls qui consistait à utiliser le téléphone comme medium pour répondre. « Oui : pressez la touche 1 ; non, la touche 2 ». Le développement d’internet est une aubaine : les internautes forment une population d’enquête disponible et volontaire mais ils font le travail de l’enquêteur en saisissant eux-mêmes leurs réponses. Deux objections interviennent immédiatement sur la représentativité des populations d’internautes et sur la motivation à répondre. Comment peut-on assurer la représentativité des échantillons d’internautes quand internet n’équipe pas tous les foyers. L’objection avait été avancée pour le téléphone quelques décennies plus tôt avant d’être balayées par la généralisation de l’équipement des ménages. Elle n’a jamais été complètement récusée tant d’autres difficultés se sont posées comme les systèmes de filtrage des appels et l’expansion du téléphone mobile. Mais, faute d’autre solution, l’objection est contenue dans un statut de débat pour la forme. Si internet n’équipe pas tous les foyers, sa progression rapide semble faire du sujet une répétition de l’usage du téléphone. Pour l’heure, les internautes sont surtout des jeunes urbains et le sont d’autant plus qu’ils passent beaucoup de temps devant leur écran. Quant à la représentativité des échantillons, non seulement, elle est plus difficile à atteindre avec des usagers socialement situés mais elle est surtout plus difficile à contrôler. Il faut se fier aux déclarations des sondés encore plus que dans les opérations anciennes d’échantillonnage. La difficulté majeure se situe cependant dans la question des incitations à répondre. Contrairement à des consultations militantes et sans exigence de représentativité, les sondages en ligne effectués par des instituts qui prétendent utiliser cette méthode comme les autres, les sondés sont sollicités en échange d’une récompense : l’opinion a un prix. Pas d’illusion démocratique de la gratuité, du devoir citoyen, de l’envie de s’exprimer ou de l’amour-propre flatté. La rétribution matérielle remplace la gratification symbolique.++++

Le sondage en ligne emprunte à la logique du jeu en proposant des lots à gagner. Il convient évidemment de limiter les coûts. Les sondages en ligne s’imposent d’abord parce qu’ils coûtent moins cher (6 à 700 euros HT. la question au lieu de 1000 par téléphone). Les gains opérés sur la méthode – la population est préconstituée et les réponses spontanées – sont augmentés par ceux effectués sur le travail car les internautes font le travail de saisie et remplacent des travailleurs précaires. A cet égard, il ne s’agit plus seulement de payer une opinion mais un travail. La rétribution conditionnelle a cependant l’avantage de faire reposer la motivation sur un élément ludique et pas seulement sur l’intérêt « tout nu ». Une rémunération faible et directe aurait en outre l’inconvénient de susciter exclusivement les réponses d’internautes jeunes et de condition modeste. Malgré la dimension ludique, on peut supposer – faute de tout contrôle – que c’est déjà le cas et que cela affecte la représentativité des échantillons d’enquête. Il n’est pas non plus certain que les conditions de solitude et de temps, dans lesquelles répondent les internautes, favorisent la sincérité des réponses. On retrouve ici une interrogation fondamentale sur les sondages. On peut toujours faire le pari que les sondeurs répondent mieux parce qu’ils ont plus de temps pour réfléchir. Cette hypothèse morale est démentie par les internautes eux-mêmes puisqu’une étude a révélé que 54 % admettent mentir. Un aveu forcément sous évalué. Quant aux objections démocratiques à l’égard d’une expression politique rétribuée, elle n’a pas semblé effleurer les sondeurs. Du moins n’en ont-ils rien dit. Elle nous semble au moins aussi déterminante que les critiques méthodologiques. Ni les unes ni les autres ne vont au secours des sondages en ligne. Encore moins fiables que ceux effectués avec les « vieilles » méthodes, ils n’en continueront pas moins à prospérer tant leurs raisons ne doivent rien au souci de connaissance et de démocratie.

AG

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