Comment des enquêteurs inconnus obtiennent-ils des réponses de personnes anonymes ? Ce point de la technique des sondages est resté longtemps négligé. On préférait s’interroger voire polémiquer sur les questions statistiques telles que la représentativité des échantillons, une chose pas si facile à faire comprendre à tous, ou encore la correction des intentions de vote, où il y a toujours eu des soupçons de tricherie ou de bricolage. A un degré moindre, on interrogeait les biais des questions. Mais que des gens répondent aux questions d’autres sur n’importe quel sujet, politique ou non, voila qui semblait aller de soi. Les sondages se fabriquaient à peine tant il paraissait naturel de répondre aux questions. Certes, les sondeurs n’étaient pas totalement passifs dans le fonctionnement de la croyance selon laquelle les sondés étaient heureux qu’on leur demande leur opinion. Et si quelqu’un contestait les sondages en disant qu’il n’avait jamais été interrogé, il était facile de récuser une objection aussi ignorante des principes de la statistique. Cette réponse avait en outre cette utilité de montrer qu’il y avait de la part des sondés potentiels ou réels un vrai désir d’être interrogés. En somme, le sondage fonctionnait bien grâce au spontanéisme démocratique qui amenait les sondés à répondre volontiers et à répondre d’autant mieux qu’ils avaient forcément un avis à exprimer. Rien n’était pourtant moins sûr que l’existence préalable d’une opinion et de la motivation à la donner pour peu que l’on se donne les moyens de penser la relation d’enquête.
Au début de leur histoire, les sondeurs se préoccupaient surtout de réfuter ceux qui les accusaient de fausser le jeu démocratique en biaisant le vote. Les sondages n’avaient aucun effet sur le vote, assuraient-ils. Et les électeurs avaient envie de s’exprimer en dehors du vote. Ils opposaient à leurs critiques une justification démocratique des sondages. Sans le dire, ils se préoccupaient aussi de ne pas essuyer trop de refus de réponse qui augmentaient les coûts d’enquête.
Il faudrait pouvoir évaluer les effets concrets de ces luttes sur l’évolution des acceptations ou des refus de réponse. Probablement, après des débuts relativement difficiles, la proportion de gens refusant de répondre, selon le principe « cela ne vous regarde pas », a diminué à mesure que le sondage « entrait dans les mœurs » comme une chose familière. D’ailleurs, de moins en moins de gens affirmaient ne jamais avoir été interrogés. A la fin des années 1980, une nouvelle inquiétude est apparue aux Etats-Unis face à l’apparente baisse du taux de répondants dans les sondages par téléphone. Les méthodes du télémarketing étaient accusées d’accroître la sollicitation du public et de détourner le sondage en procédé de vente. Le vrai ou le pseudo sondage commercial contrariait déjà le sondage d’opinion. Une réflexion s’engageait alors sur les moyens d’améliorer les taux de réponse ou de limiter leur érosion. Des sondeurs, en France notamment, s’accrochèrent à la vieille croyance de l’expression spontanée de l’opinion, en refusant le débat ou en déniant le problème. « Les gens sont très contents de répondre à nos enquêteurs », assuraient-ils sans qu’on puisse savoir s’ils se livraient à des prophéties autoréalisatrices, habituelles chez les prévisionnistes économiques, ou s’ils étaient aveugles selon un mécanisme de wishfull thinking. C’est toutefois dans cette conjoncture qu’il fut enfin question des enquêteurs. Les directeurs d’instituts faisaient l’éloge de leur travail allant jusqu’à en faire les plus importants maillons de la production des sondages. Ils aimaient leur travail et ils disaient combien les sondés étaient heureux de leur répondre.
observatoire des sondages
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