observatoire des sondages

Le FN n’est pas le premier parti de France (bis repetita)

mercredi 28 mai 2014

Sur la foi des sondages avant les élections européennes, plusieurs titres de presse affirmaient que le FN « le premier parti de France ». Ravie de l’aubaine et informée des effets performatifs des sondages, Marine Le Pen reprenait le refrain, désormais convertie par les sondages après en avoir dit pis que pendre. Enfin, après avoir été annoncé à 24% d’intentions de vote pendant 6 mois, le FN obtenait 24,85 % des suffrages exprimés [1]. La presse entonna à nouveau que le FN était le premier parti de France [2]. Et que les sondages avaient vu juste selon un éternel penchant à l’exercice de pronostic : « on vous l’avait bien dit ». Les sondeurs ne se sont donc pas trompés à l’échelon national du moins, si on s’en tient à l’exercice d’addition des scores. Ils donnent ainsi au scrutin européen une allure de référendum. En somme ils façonnent le regard selon ce qu’ils savent faire le mieux. Il faut même leur reconnaître que longtemps mal à l’aise dans l’opération de redressement des intentions de vote qui les amenait à sous-estimer les votes pour le FN du fait des sous-déclarations des électeurs FN, le coefficient de correction s’est avéré plus efficient. Les électeurs du FN se déclarent-ils plus volontiers ? Ce ne serait que l’effet de la banalisation du FN et de sa progression électorale. De là à juger sur une élection européenne qu’il est le premier parti de France. Bien sûr, la propension à penser politiquement la politique et à tout interpréter selon des critères et des arrières-pensées partisanes amène à interpréter un tel propos comme une opération de wihsfull thinking. On ne détrompera pas ceux qui ne savent pas penser autrement… Il s’agit seulement de dire qu’une victoire électorale ne fait pas toute la force d’un parti. Sauf s’il s’agit de dire qu’un cheval est le premier parce qu’il a gagné une course. Dans des élections au degré de mobilisation faible, près de 60% d’abstentions, un peu plus si l’on compte les bulletins blancs (540 000), la victoire du FN s’explique par la mobilisation différentielle : les anti-européens, les protestataires sont plus motivés que les autres. Il faut alors s’interroger sur les citoyens qui trouvent encore un intérêt à voter. Encore faut-il ajouter que, malgré leur plus grande motivation, il y a eu 1,7 millions de voix FN de moins qu’à l’élection présidentielle de 2012 (4,7 contre 6,4) [3] et que son succès est surtout l’échec de ses concurrents et de la construction européenne qui donne moins de raisons de voter en sa faveur que contre elle.

Un parti n’est cependant pas qu’un score électoral. Encore faut-il traduire ce score en trophées politiques et le parlement européen où on ne voit guère les députés, à commencer par le chef du FN, n’est guère un indice de force. Les sièges dans la représentation nationale sont plus importants et le FN ne peut guère revendiquer que deux sièges à l’Assemblée nationale. Mode de scrutin accusent les frontistes. Il faut instaurer la proportionnelle. La vieille question des modes de scrutin a été tranchée en France avec l’adoption du scrutin majoritaire qui privilégie la formation d’un gouvernement à la représentation proportionnelle qui privilégie la justice arithmétique. Question de méthode, jugeait déjà Joseph A. Schumpeter. Tout au plus est-il question d’instaurer une dose de proportionnelle. Encore faut-il donc réaliser des scores dans des élections uninominales. Or comme l’ont montré les élections législatives en 2012 et surtout les élections municipales de 2014, encore faut-il trouver des candidats. Et si les électeurs FN s’expriment volontiers dans les urnes, et semble-t-il dans les sondages, le FN ne trouve pas facilement des candidats dès qu’il faut mener une activité militante et aussi sortir de l’anonymat. Bref, l’importance d’un parti, ce sont aussi les coûts de l’action collective que les affidés acceptent de lui consacrer. Sans doute attirés par les trophées politiques, les candidats à l’entreprise politique émergent-ils plus nombreux dès lors que les résultats électoraux progressent. Quitte à endurer les sanctions diffuses ou directes des entourages. C’est l’expérience des partis homologues européens qui nous montrent moins des partis d’extrême droite idéologique que des stratégies de conquête du pouvoir par la périphérie qui les ramène dès qu’ils emportent les sièges à leur banalité d’entreprises politiques ordinaires.


[2Cf. par exemple "Le FN, premier parti de France : le PS et l’UMP doivent se réinventer... et vite !", Le Nouvel Observateur, 28 mai 2014 ; "Le Front National devient le premier parti de France : les cinq explications", Sud-Ouest, 26 mai 2014 ; "Ces électeurs qui ont fait du Front national le « premier parti de France  », Le Figaro, 26 mai 2014 ; « Marine Le Pen a donc réussi son pari : faire du FN « le premier parti de France » », La Croix, 25 mai 2014.

[3Source : Ministère de l’Intérieur.

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