observatoire des sondages

Les sondages dans C dans l’air

vendredi 18 février 2011, par Alain Garrigou

On connaît le dispositif canonique des débats médiatiques : un principe officiel, pluralisme, où la démocratie et le débat contradictoire sont censés s’associer nécessairement - dira-t-on providentiellement ? – au spectacle de la lutte dans l’arène médiatique. On trouve toujours des acteurs pour participer à ce jeu qui flatte les ego. Le dispositif est particulièrement clair sur les sondages. Lorsque les sondages sont le sujet du débat, on oppose à un critique, plus ou moins critique, parfois de moins en moins critique au cours du débat, un sondeur pour répéter les mêmes poncifs sur les secrets de fabrication pour refuser la publicité des redressements, pour assurer qu’il n’y a de sondages qu’en démocratie, etc. Apparemment rien à redire…Même si, lorsqu’il s’agit de commenter un sondage, on n’oppose pas au sondeur qui commente son propre produit un critique. Pourtant que de sottises sont dites par ces commentateurs !

Le Sénat a adopté à l’unanimité une proposition de loi sur les sondages visant la transparence. Le représentant du gouvernement a opposé son veto. L’affaire devenait médiatique. L’émission C dans l’air devait donc en faire un de ses thèmes. On connaît le dispositif, un débat de plateau entrecoupé de petits reportages. J’ai été contacté comme spécialiste critique des sondages. Le matin, je me vois proposer de participer à un des mini-reportages de l’émission. Une tentative d’instrumentalisation puisque sachant à l’avance qui sera sur le plateau, je pouvais imaginer que mon intervention serait soit immédiatement oubliée, soit contredite sans aucun moyen de défense. Je refusais donc. Dans l’après midi, nouvel appel : la principale collaboratrice du meneur de jeu, Yves Calvi, tentait de me convaincre de participer au plateau. Devant son insistance, je lui expliquai que cette émission n’offrait pas les conditions d’un débat loyal.

Quand on met en cause l’honnêteté d’une émission, la moindre des choses est de s’assurer qu’on ne s’est pas trompé. Au moins dans ce cas. Et d’observer comment les sondeurs, après avoir agi en coulisses, sortent du bois. Je me suis donc imposé de regarder l’édition du 17 février de C dans l’air sur France 5. L’émission fut conforme à ce que j’en pensais. Un peu de pluralisme avec la présence du sénateur Jean-Pierre Sueur qui ne fut pas perturbé par l’opposition organisée. Face à lui, un professeur de science politique, Arnaud Mercier, non spécialiste des sondages, avait même accepté de jouer les « idiots utiles ». Pour le reste, le sondeur de l’occasion, Jérôme Sainte Marie, répétait les mêmes poncifs. Dominique Reynié, l’inévitable invité, directeur de Fondapol, fut comme d’habitude le porte-parole de l’Elysée : la liberté du marché et, pour lui, la liberté de propagande.

Enfin Yves Calvi, énervé, piaffe d’impatience, coupe fréquemment ses invités. On a compris, il est pour les sondages. Même si ce n’est pas important puisque, assure-t-il sans sourciller, le gouvernement a enterré la réforme. Même si ce n’est pas le débat puisque la réforme ne propose pas de les interdire mais d’instituer une régulation. Yves Calvi les aime tant, qu’ému, il conclut un mini-reportage où apparaissent des enquêteurs du centre téléphonique de l’Ifop, par une remarque aimable : « ils sont charmants ces enquêteurs ». Aveuglement car, toute proportion gardée, on sait que les observateurs internationaux de la Croix rouge ont visité Auschwitz sans rien voir. Or ce travail est précaire, dévalorisé et mal payé. Peu d’enquêteurs résistent longtemps et le taux de rotation est énorme. Sur ce travail méconnu des enquêteurs, un excellent livre vient de paraître qui met à mal les descriptions idylliques des chefs et la fiabilité des réponses enregistrées [1].

Il est significatif que ce soit l’Ifop qui ait ouvert son centre de téléphonie à la caméra de C dans l’air. L’entreprise de sondage appartient à Laurence Parisot. Présidente du Medef, elle a fait un éloge émouvant et profond de la précarité du travail : « le travail obéit à la même « loi de nature » que la vie, la santé ou l’amour : il est précaire, ou tout du moins, il devrait l’être » (université d’été du Medef, 2005). La propriétaire de l’Ifop connaît, elle en profite. Elle ne fait pas l’éloge de la précarité de la propriété puisqu’elle a investi l’héritage familial dans l’entreprise de sondages. On aperçoit donc quelques enquêtrices auxquelles on ne donne pas la parole. On entend leur directeur, Jérôme Fourquet, faire l’éloge de la qualité des sondages de l’Ifop comme si ce n’était pas le principal pourvoyeur de push polls de l’Elysée. Il ne sera pas démenti. Voila toute l’inanité de l’émission : on peut y proférer les pires contre vérités, on ne court aucun risque et Dominique Reynié peut soutenir que la mention de l’acheteur du sondages est déjà légale comme s’il n’y avait pas eu de l’affaire des sondages de l’Elysée, Jérôme Sainte Marie soutenir qu’il y a des questions interdites telle que le rétablissement de la peine de mort alors que plusieurs sondages viennent d’inclure cette question à propos de faits divers [2].

Mais on a déjà tout oublié.

Alain Garrigou

[1Rémy Caveng, Un laboratoire du « salariat libéral ». Les instituts de sondage, Editions du Croquant, Bellecombe en Bauges, 2011, 262 p.

[2Cf. par exemple baromètre Opinionway-Cevipof, vague 2, janvier 2011 ; Enquête TNS Sofrès pour Le Monde - France Inter - Canal Plus, Le Monde 13 janvier 2011.

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