observatoire des sondages

Nouvel hit parade des intellectuels en France : un sondage Marianne-CSA

lundi 18 octobre 2010

Peut-on encore faire du sensationnel avec un sondage ? Marianne s’y essaie en couverture : « Sondage. Les intellectuels qui ont (vraiment) du pouvoir en France » (Marianne, 9-15 octobre 2010). Que veut dire avoir du pouvoir pour un intellectuel ? Peu importe ici le sondage CSA-Opinion qui donne ce classement. Il s’agit en fait d’un nouvel hit parade des intellectuels qui comme tous ces types d’enquêtes enregistre la notoriété des personnes qui sont proposées à l’attention des sondés qui n’ont la plupart du temps pas lu mais entendu parler. En somme, les médias enregistrent ainsi leur propre effet. Il n’y a rien à attendre de sensationnel. On retrouve forcément en tête de liste les intellectuels les plus présents dans les médias. Indépendamment de tout nom, il est évident que l’on ne peut qu’y trouver une brochette médiocre à la mesure de l’incompétence des sondés. La valeur intellectuelle est-elle une affaire de vote… ou de jugement des pairs ?

Ces opérations se répètent de temps en temps et suscitent la colère de ceux qui comprennent la tromperie sur le sens du classement et s’affligent de la médiocrité. Bêtise, sont-ils tentés de crier. C’est beaucoup plus grave. Il n’y a rien de moins bête que ce genre d’opération qui sert si bien les intérêts de ceux qui les mènent. Les journalistes concernés ne risquent en effet pas de prendre ombrage de ces intellectuels de parodie qui n’ont (vraiment) pas de quoi les intimider. Il n’est rien de plus rationnel que de diminuer les autres pour se sentir grand.

A force d’être répétées, les intellectuels français ont été éradiqués au profit d’une espèce d’intellectuels de parodie. Ce sont justement les auteurs qui sont absents des bibliothèques scientifiques et universitaires. Ce sont ceux qui alimentent d’un peu de pacotille l’ennui des soirées mondaines de la petite bourgeoisie. Celle-ci avait plus de goût il y a quelques décennies quand elle exhibait de vrais intellectuels qu’elle ne lisait d’ailleurs guère : difficiles et dérangeants. Les intellectuels de parodie sont aussi ennuyeux mais pas dérangeants. La substitution pourrait être sans conséquence tant ces loisirs semblent anodins et seulement dignes d’alimenter la satire du snobisme. On aurait tort car les croyances ont des effets. Les intellectuels de parodie, conservateurs sans talent, ont réussi comme la mauvaise monnaie chasse la bonne. Avec force renforts des patrons des médias et des patrons tout court. Depuis la disparition physique des derniers grands intellectuels français, sauf rupture génétique de la nouvelle génération, les médias ont chassé les vrais intellectuels de toute reconnaissance publique. Mieux, ils les ont empêché d’émerger. Combien de jeunes talents sont passés à autre chose faute de pouvoir seulement être publiés ? C’est le séisme du tournant du siècle que Perry Anderson a signalé dans La pensée tiède [1], cette transformation d’un pays de grande culture, la France, en pays en voie de sous développement. Certes, il est encore de vrais intellectuels dans l’ombre. Pour combien de temps ? L’entreprise de démolition continue donc à coup de sondages manipulatoires qui justifieront les journalistes d’inviter sur leurs plateaux les intellectuels les plus connus qui en feront en retour les plus cités dans les futurs sondages. Qu’importe alors ce qu’ils disent. Ils ne dérangent personne. C’est du commerce.


[1Cf. La pensée tiède : Un regard critique sur la culture française, Paris, Le Seuil, 2005.

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