observatoire des sondages

Sexy sondage

vendredi 30 mars 2012

Il faut remercier le quotidien Libération (30 mars 2012) de relayer un sondage publié par le magazine pornographique Hot Video que tout le monde ne lit pas régulièrement. S’interroger sur la vie sexuelle des Français par affiliation politique pendant une campagne électorale est sans doute censé mettre un peu d’humour ou d’humanité dans une campagne qui n’en a guère. Ce n’est pas une de ces grandes enquêtes dans la lignée du rapport Kinsey mais pas non plus une de ces pseudo enquêtes régulièrement publiées par la presse, généralement féminine, qui amène des femmes à se confier sur leur vie sexuelle en renvoyant les journalistes à des copines selon le système Tupperware ou de la boule de neige. Non, ici, le sondeur est bien réel puisqu’il s’agit de l’Ifop, l’échantillon est bien présenté comme représentatif, avec 1411 personnes âgées de 18 ans et plus (limite fixée pour raison politique et morale) par internet. Sur ce point, une précision méthodologique mérite qu’on s’y arrête. Il n’est pas si fréquent qu’un « institut » se justifie de sa méthode en assurant que cette méthode permet « d’accroître la fiabilité des résultats » et d’ajouter qu’il « a posé ces questions dans une enquête dont la taille de l’échantillon et le mode de recueil réduisent fortement la marge d’erreur et les risques de sous-déclaration inhérents au caractère intime et sensible du sujet abordé ».

Il est évidemment difficile de savoir quel est le degré d’exactitude ou d’approximation d’un tel sondage. Contrairement aux intentions de vote, il est impossible de faire un redressement. On ne commentera pas les résultats d’une enquête en ligne qui, au mieux, est à l’enquête scientifique ce que le quick poll [1] est au sondage classique mais il faut tout de même s’arrêter sur cette grande révélation d’une corrélation entre comportements sexuels et sympathie politique que reprise en titre de Libération : « Les électeurs de droite et du centre ont une vie sexuelle moins intense ». Qu’à gauche, n’a pas ajouté le journaliste charitable. Si la gauche perd l’élection présidentielle, les déçus auront sinon une explication, du moins une consolation.

Une fois n’est pas coutume, la méthode adoptée a sa pertinence. Contrairement aux sondages d’opinion politique, le sondage en ligne paraît mieux adapté pour aborder les comportements intimes et notamment sexuels grâce à l’anonymat. A l’inverse de l’inquiétude de l’Ifop, s’il évite le risque de la sous déclaration, il n’évite pas celui de la sur-déclaration. On ne peut en effet oublier que les sondages en ligne – contrairement aux assurances méthodologiques des sondeurs - ne sont pas des sondages comme les autres (en face-à-face ou au téléphone selon la méthode aléatoire ou des quotas mais procèdent préalablement à partir d’un échantillon spontané. Autrement dit, dans le panel de l’Ifop, quels sont les internautes qui ont volontairement voulu répondre à cette enquête sur leurs pratiques sexuelles. Des sondés forcément plus intéressés à n’en pas douter. Comme des sondés plus politisés dans les sondages d’opinion politique. Et à partir du moment où l’on répond, il y a quelques chances que la représentation de soi des sondés les conduise à « magnifier » leur conduite sexuelle c’est-à-dire à se vanter. Dans une enquête aussi sérieuse que celle de Kinsey, on sait que la découverte de conduites sexuelles américaines plus libérales qu’on ne croyait a été au moins en partie produite par des enquêtés qui exagéraient leur bonheur sexuel, en partie pour préserver une bonne image de soi, en partie par jeu.

Prudemment, l’article ne donne aucune explication. Il ne suggère même pas une différence de valeurs morales, plus « libérales » à gauche qu’à droite et au centre (où les catholiques, notamment pratiquants, s’orientent massivement). Une banalité à vrai dire qui ne dépasse guère le constat. Probablement un biais puisque les membres prudes du panel sont moins disposés à répondre à un sondage sur le sexe. On suppose encore que la variable âge est bien maîtrisée car une autre grande différence serait l’âge relativement élevé de l’électorat de droite : on sait que les internautes sous-évaluent leur âge – sauf lorsqu’ils sont jeunes - comme ils sur-évaluent leurs diplômes. Or Nicolas Sarkozy obtint sa majorité de 2007 grâce aux seniors. Ce n’était qu’un jeu.


[1Question unique où l’on répond au téléphone par « oui » (presser 1) ou par « non » (presser 2).

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