observatoire des sondages

L’Ifop, la fondation Jean Jaurès et le site internet associatif Conspiracy Watch ont choisi le moment « anniversaire » des attentats de janvier 2015 pour publier un sondage sur la crédulité des Français face aux théories conspirationnistes qui supposent communément que l’histoire est un produit de l’action d’un groupe occulte officiant dans l’ombre. Les sondeurs ne s’étant guère illustrés ces dernières années par leur rigueur sur ce genre d’enquêtes [1], l’Observatoire ne se faisait guère d’illusion sur la qualité de cette publication. Les premiers comptes-rendus de la presse avec leurs titrailles sensationnalistes publiés avant sa parution officielle confirmaient ces doutes [2]. De fait celle-ci est particulièrement calamiteuse.

Examen des points les plus litigieux

- Sur la méthodologie stricto sensu

Si l’enquête en ligne permet sur des sujets « sensibles » de réduire le biais légitimiste, normatif, ou du vote honteux (sondage d’intentions de vote), elle n’en reste pas moins la pire méthode qui soit en matière d’enquête par sondage. L’impossibilité de vérifier réellement les qualités des sondés (sexe, âge, csp, etc.) autorise tous les doutes sur la représentativité des échantillons déjà mise à mal par leur caractère spontané. Des doutes renforcés par un reportage d’Envoyé Spécial diffusé le 13 avril 2017 sur France 2. L’équipe de journalistes est parvenue facilement à trouver des sondés participant à des enquêtes en ligne avec de faux profils et à endosser elle-même des identités imaginaires sans anicroche. Faut-il préciser que les réponses étaient pures inventions ?

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La généralisation des contreparties offertes aux répondants, transformant une partie croissante d’entre eux en sondés semi-professionnels sape encore un peu plus leur représentativité. Sans prétendre bien sûr à la généralité, le témoignage dans le même reportage d’une retraitée occupant une partie de son temps à répondre à une multitude d’enquêtes en ligne demeure symptomatique de l’évolution de la composition des échantillons. Elle pouvait ainsi gâter de temps à autre ses petits enfants ou renouveler l’équipement de son habitation, principalement le petit électroménager.

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Des statisticiens ont beau dénoncer ces biais, rien n’arrête la logique des sondages low cost comme celui de l’Ifop, bouclé en moins de 48 heures (19-20 décembre 2017) [3].

- Je suis ce que je vous dis

On est fixé sur la qualité l’enquête dès le début du questionnaire qui demande aux sondés s’ils s’estiment (sans plus de précision) compétents et crédules. Autrement dit : « Êtes-vous un imbécile ? ». S’agissait-il de réveiller ou d’exciter le narcissisme des sondés pour qu’ils consentent à répondre à cette longue enquête ? Impossible de le savoir. Mais à ceux qui douteraient encore de l’existence d’esprits simples croyant qu’il faut demander à un individu ce qu’il pense de lui-même pour obtenir une réponse digne d’intérêt et exploitable (à défaut d’être totalement fiable ?), l’Ifop et ses partenaires apportent un « joli » démenti. Eux ils y croient.

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Tant pis si le principe fondateur des sciences sociales [4] dont ils se réclament à tort disqualifie invariablement leur croyance [5]. La défense de leur outil de travail, de leur aura médiatique et de leur influence politique en vaut bien la chandelle. Autrement dit les 9% des sondés qui expriment des doutes sur la rotondité de la terre (15% des moins de 35 ans) sont à coup sûr « des imbéciles » mais aucun d’entre eux ne prend les sondeurs pour des imbéciles. Ils n’oseraient pas. Les menteurs, les petits plaisantins, les trolls [6] c’est pour internet, pour les réseaux dits sociaux pas... pour les sondages en ligne.

Le sondeur leur demande en suivant s’ils lisent leur... horoscope. Pourquoi cette question ? Pour les confronter à leurs déclarations précédentes ? Mystère. Force est d’imaginer que se faisant il classe l’horoscope dans la même catégorie que celle des théories conspirationnistes : les sornettes. Les sondés y croient-ils ? Le sondeur n’a pas daigné leur demander, alors pourquoi pose-t-il la question à propos des théories complotistes de l’enquête ? Là encore mystère, mais c’est là que le bât blesse. Que des sondés refusent d’avouer (même sous couvert d’internet) qu’ils croient « dans les astres » est probable. Mais lire n’est pas croire.

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La corrélation entre la lecture seule de l’horoscope et la perméabilité au complotisme est donc tout aussi plausible que les liens entre la « mouvance complotiste » et la presse people ou féminine (cf. ci-dessous)

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- Confusionnisme

Plus le questionnaire avance plus l’objet de l’enquête devient flou, les auteurs semblant maitriser avec difficulté la définition même du terme complotisme. C’est fâcheux.

On cherchera par exemple « désespérément » le rapport entre théorie du complot et le génocide des Juifs. Que vient-il faire ici sinon ajouter un peu plus de confusion, l’enquête proposant par ailleurs un méli-mélo spécifique de 11 « propositions complotistes ». Le génocide est vite expédié. Une question, deux choix exclusifs de réponses dissymétriques à la formulation ambigüe faisant fi de la polysémie des termes. Résultats de cette petite prestidigitation : 24% des Français peuvent apparaître comme (un peu) révisionnistes quand 2% le sont explicitement.

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Les auteurs insinuent-ils que le révisionnisme et le négationnisme sont des complotismes ? Le doute est permis. D’autant qu’ils récidivent sur d’autres sujets beaucoup moins dramatiques il est vrai : la rotondité de la terre (évoquée plus haut) ou le créationnisme (le terme ne figure pas dans le questionnaire) labellisés eux complotistes au même titre que « l’implication de la CIA dans l’assassinat de J-F Kennedy ». On se frotte les yeux. La terre est plate=complotisme. Avec une délimitation aussi « extensive » on est presque surpris de ne pas voir les religions dans la liste des théories conspirationnistes du sondage. Les auteurs ont peut-être toujours en mémoire ce qui arrive parfois à ceux qui critiquent les croyances religieuses. (cf. 2e partie Complotisme : fake news à la une (II))


[2Cf. notamment « Un Français sur 5 doute encore de la version officielle de l’attentat de Charlie Hebdo », Libération, 6 janvier 2018 ; « 79% des Français croient au moins à une théorie du complot », l’AFP, Le Figaro, 7 décembre 2018.

[4Les agents sociaux ne disent pas ce qu’ils font et ne font pas ce qu’ils disent, du moins pas assez pour qu’on les croit sur parole.

[5Comme le rappelaient preuve à l’appui Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier, professeur(e)s de science politique, à propos du niveau d’études déclaré par les sondés dans des enquêtes par sondages, in Les Echos, 18 avril 2017.

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[6Terme argotique spécifique à internet désignant un élément sciemment perturbateur ou provocateur.

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