observatoire des sondages

Inceste : les “fantaisies” de l’industrie de l’opinion. Pour la bonne cause ?

samedi 16 janvier 2021

Les révélations visant le politologue de Sciences-Po Paris Olivier Duhamel ont donné un nouvel attrait aux « enquêtes » de Ipsos sur l’inceste laissant augurer que les vices de fabrication des sondages, si importants soient-ils, sont d’autant moins un frein à leur diffusion et aux commentaires de professionnels qu’ils se mêlent de questions délicates et de luttes légitimes, comme celle contre l’inceste.

On le sait, les données sur son ampleur demeurent singulièrement lacunaires. Les causes principales de ces lacunes sont connues : le silence des victimes, le silence des familles, l’incrédulité à laquelle sont confrontés celles et ceux (victimes ou non) qui “osent” en parler. Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes que d’annoncer comme Le Monde "un phénomène tabou à l’ampleur méconnue" tout en devisant sans sourciller sur les chiffres d’un sondeur, il est vrai partenaire éditorial de longue date.

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D’autres ne se donnent certes pas cette peine. Le quotidien régional DNA, par exemple, qui « décide » que l’évolution à la hausse des chiffres de Ipsos sur 12 ans cache une réalité plus effrayante encore. Il n’y a pas que les affabulateurs complotistes qui prennent des libertés avec la méthode hypothético-déductive. Le thème du sondage dissuade-t-il les commentateurs d’en discuter les « qualités » ? On peut le penser même si « l’esprit critique » des sondages demeure une compétence intellectuelle peu répandue dans la presse de tout nature. A l’image du magazine dit féminin Marie Claire qui après FranceInfo offre une tribune à la présidente de l’association « Face à l’inceste », commanditaire du sondage.

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Il ne manquait plus qu’un politologue médiatique lui aussi, pour parachever le tableau : Pascal Perrineau. Proche d’O. Duhamel, son collègue à Sciences-Po, ici gardien du temple, comme lui grand consommateur de sondages et grand ami des sondeurs [1].

- "Chères et chers Alumni de Sciences Po,
Notre première pensée va à toutes ces victimes, souvent enserrées dans un silence pesant et faussement protecteur. N’oublions pas que 10% des Françaises et des Français disent avoir été victimes d’un inceste durant leur enfance. Cela glace le sang, tout comme les 204 pages de ce témoignage de la si longue et douloureuse rupture du silence qui a abouti à cette révélation.(...) Seuls ceux qui savaient les faits dans leur réalité nue peuvent être accusés de les avoir dissimulés. Il faut donc éviter d’ajouter la crise au scandale et s’abstenir de tout faux procès"
 [2].

On reste toujours interdit lorsque la vulgate doxosophique est débitée par un agrégé de science politique qui vaudrait à n’importe quel étudiant de première année d’une université une note éliminatoire à un examen, sauf peut-être à Sciences-Po. On ne blâmera pas trop en revanche, une fois n’est pas coutume, le commanditaire du sondage, de reprendre à son compte le travail et les conclusions fantaisistes de Ipsos. L’époque est au sondage pour promouvoir la cause qu’on défend et souvent celui ou ceux qui la portent. C’est donc une banale opération de « com ». On déplorera néanmoins qu’une question aussi douloureuse et importante, négligée d’après la présidente de « Face à l’inceste » par les pouvoirs publics, soit appréhendée de manière aussi peu sérieuse. Demander (ou faire semblant) à des sondés ce qu’ils ne peuvent donner.

Car si le caractère auto-déclaratif ne discrédite pas totalement les affirmations des sondés il affecte en règle générale singulièrement leur valeur et leur intérêt scientifiques. Qui plus est sur des sujets aussi sensibles ou complexes que l’inceste. A l’évidence aucun fait ne viendra étayer, aucune preuve ne viendra confirmer ou infirmer leurs réponses. Si l’anonymat et la disparition de l’« enquêteur d’opinion » (avec la généralisation des sondages en ligne) permettent de lever certaines réticences à s’exprimer, rien n’autorise à systématiser cet effet, ni à le parer du sceau de la sincérité, de l’authenticité. Ni même de la clarté. Le problème n’est en effet pas seulement d’ordre quantitatif.

Les sondés s’entendent-ils tous sur le sens des mots utilisés et des réalités qu’ils désignent. Bien sûr que non. On le sait depuis longtemps, les sondeurs aussi. Les sondages n’aiment pas la polysémie aussi font-ils comme si elle n’existait pas. Pratique ! Ils n’aiment pas beaucoup non plus la clarté et la précision et encore moins expliquer les choix proposés aux sondés. Sur l’inceste pas de définition. Quelle équivalence entre « inceste » et « situations d’inceste » utilisés dans le sondage. impossible de le savoir. De quoi laisser libre cours aux humeurs des répondants, autant dire à leur imagination, à leur affabulation surtout lorsque des années se sont écoulées.

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Il n’est pourtant pas difficile de concevoir que les histoires de famille sont autrement plus complexes que les réponses à des QCM en ligne. De fait des clics, sollicités, et non des prises de parole comme lu ça et là. QCM en outre conçus comme des enquêtes de satisfaction minute adressés à des sondés non représentatifs de la population française et payés en bon d’achats pour y répondre.


[1Avant de devenir président de la FNSP en 2016 (organe cardinal de Sciences-Po) Olivier Duhamel avait fait sienne depuis plus de 20 ans les âneries politologiques des sondeurs cf. entre autres L’état de l’opinion publié annuellement de 1984 à 2016 avec TNS Sofres aux éditions du Seuil.

[2Pascal Perrineau, Président de Sciences Po Alumni, Courriel envoyé aux membres de l’association des anciens élèves de Sciences Po, 11 janvier 2021

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