observatoire des sondages

“Je suis charlie” : querelles d’interprétations

mardi 26 mai 2015

Les défilés du 11 janvier 2015 ont suscité les habituelles querelles d’interprétation, d’autant plus qu’ils ont été massifs et sans mot d’ordre. On a pu ainsi tout dire et son contraire.

Le comble a sans doute été atteint par l’intellectuel médiatique Emmanuel Todd qui a expliqué dans un essai vite ficelé que les manifestants avaient exprimé le contraire de ce qu’ils croyaient, bref qu’ils étaient antirépublicians, islamophobes, voire antisémites. Et tout cela prouvé par la science. Une sociologie assure l’auteur qui se fonde sur des cartes géographiques. Il aurait donc dû parler de géographie. Et surtout ne pas ignorer que les cartes n’ont jamais rien prouvé et s’intéresser minimalement à la sociologie des mobilisations. Méthode contre méthode, la politiste Nona Mayer se donne la peine de réfuter à partir d’un sondage (cf. Le Monde, 19 mai 2015). On imagine qu’elle a dû s’interroger sur la pertinence d’une intervention médiatique tant le propos d’Emmanuel Todd renvoie à la pseudo science du 19e siècle. Peut-on laisser dire des stupidités ? Question infinie...

Tout en partageant globalement la réfutation de Nona Mayer sur la méthode et l’interprétation, il n’est pas sûr que le sondage sollicité (puisqu’il s’agit bien d’un sondage et non d’une enquête scientifique) soit très fiable [1]. Il n’est déjà pas nécessaire d’assurer que ce sondage est basé sur un échantillon représentatif puisque les principales conclusions sont fondées sur des corrélations. En outre, il est problématique d’assurer que les effectifs sont suffisants puisque les chiffres sont manifestement faux. Ainsi, 30 % de sondés auraient manifesté, cela ferait 15 millions de personnes alors qu’il n’y en eut « que 3 millions ». Passons sur des questions portant sur des sujets tels que le racisme, la religion etc. avec des méthodes qui sont adaptées à des questions sur la consommation de shampoing, de produits de beauté ou d’achat d’automobile, etc. On ne suivra donc pas la politiste lorsqu’elle déclare que les affirmations d’Emmanuel Todd sont infirmées par des « données sociologiques précises ». Proposition curieusement assortie d’une remarque sur l’approximation du sondage. Disons que l’approximatif suffit largement à balayer les inepties d’un « pseudo intellectuel », pour reprendre une expression récente.

A coup sûr, il serait intéressant de mener une véritable enquête scientifique. Mais cela intéresse-t-il quelqu’un ? On ne pourrait plus tout dire et son contraire.


[1Un « sondage flash » commandé par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, reprenant les questions essentielles de son baromètre annuel, sans plus de précision sur l’identité du sondeur dudit « sondage flash », cf. Rapport annuel sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, communiqué de presse, 9 avril 2015, page 1.

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