observatoire des sondages

Une semaine de sondages dans le quotidien Le Monde

lundi 18 janvier 2010

Le quotidien Le Monde s’est longtemps défié des sondages. Il a fallu attendre les années 1980 pour qu’ils y aient droit de cité et servent à des « analyses ». Il est vrai que les sondages n’étaient pas aussi communs et que Le Monde avait de grandes signatures. Aujourd’hui, il est difficile de suivre la publication des sondages tant ils sont nombreux et tant ils sont le soubassement ou les fondations des commentaires. Mais comment faisait-on avant pour penser sans sondages ? Or, le régime d’opinion, qui sert d’ersatz de démocratie, fonctionne par la prolifération, l’envahissement de la sphère publique. Affaire de quantité et d’importance. Plutôt que de prendre un sondage après l’autre, examinons donc une semaine ordinaire. Les sondages n’ont en effet pas plus une force propre - même les idées les plus fortes et les plus justes n’en ont pas – ils n’ont que la force de la croyance qu’on leur accorde. L’observation de la place qui leur est accordée dans un journal et donc dans l’esprit de ceux qui y écrivent est alors un bon moyen d’évaluation

- Mardi 12 janvier 2010 : le Cecop, présidé par l’ex-sondeur Jérôme Jaffré, habituel producteur d’analyses politologiques pour Le Monde part de la popularité, fait dont on ne sait rien aujourd’hui sinon par sondages, pour explorer les perspectives d’avenir : « Trois fondamentaux du sarkozysme à l’épreuve de 2010 ». Un travail d’haruspice. Il a le bon goût de ne pas citer de chiffres. Tout le monde sait.

- Mercredi 13 janvier 2010 : « A mi-quinquennat, la défiance fait son retour en politique » selon un sondage réalisé par TNS-Sofres pour le Cevipof, en partenariat avec l’agence Edelman [1] et le centre Pierre Mendès-France [2] comme est annoncé comme la première édition du baromètre de la confiance politique. Si cette nouvelle mesure est aussi faible que les côtes de popularité, l’intérêt est faible. La différence n’apparaît guère a priori. Ce n’est pourtant pas rien que d’en conclure à une « nouvelle illustration de la crise de la démocratie ». Le maître à penser de cette affaire, le politologue officiel Pascal Perrineau, estime que la confiance était « un enjeu essentiel de la présidentielle de 2007 ». Faut-il aussi entendre 2012 ? Etant donné la question centrale sur le mode classique d’effeuillage de la marguerite - « A votre avis, est-ce que les responsables politiques, en général, se préoccupent beaucoup, assez, peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme vous », il n’est pas étonnant que la plupart des sondés répondent « peu » (44 %) et « pas du tout » (34%). Il s’agirait d’un fait nouveau cependant : un retour de la défiance. Par rapport à quoi ? Cela nous a été dit d’entrée : « La parenthèse de l’élection de 2007 est bel et bien refermée. L’engouement suscité par les campagnes de Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou, ainsi que le fort taux de participation, qui avait été enregistré lors de ce scrutin, avaient été interprétés comme le signe d’une réconciliation entre les Français et la politique ». Il s’agissait donc d’interprétation à partir d’une impression et d’un taux de participation. Voter pour l’un des candidats était-il un signe de réconciliation avec la politique ? Il fallait aussi qu’il y ait eu une défiance antérieure. Comment le savait-on ? Un livre l’avait assuré à partir de la montée de l’abstention électorale. A part l’élection présidentielle, on sait que celle-ci en hausse et désormais élevée. En somme, on pourrait écrire la même chose sur le retour à la défiance entre deux élections présidentielles. On tient une solution : il faudrait organiser une élection présidentielle par an.
Artefacts sur la confiance, interprétations phantasmatiques, c’est l’ordinaire du commentaire politique : un théâtre d’ombres. Cela ne suffit pas. Un autre sondage est-il publié au même moment que la coïncidence est transformée en corrélation selon ce mode d’explication habituel dans l’exercice d’interprétation des sondages. La popularité d’un leader politique baisse-t-elle ? On va chercher dans la coïncidence les causes de la baisse ou de la hausse même s’il s’agit de un ou deux points. Cette fois, c’est l’effet qui attire l’attention : le bonheur qui passe : « les Français sont heureux ». Comme d’habitude quand on les interroge par sondage. S’il est une réponse qui ne doit pas être prise au pied de la lettre par son excès même (91% se disent « très » ou « assez heureux »), c’est bien celle-ci. Nenni. Ce serait manquer une idée originale : « La sphère privée, refuge du bonheur ». La encore, on subodore l’écho lointain d’un livre d’Albert O. Hirschman sur les mécanismes cycliques de prévalence de l’action publique et de retour à la sphère privée fondée sur la déception. Cela devient ici un gadget sans conséquence sinon pour faire chic. La science ? Un vague verni de culture générale suffit pour faire un grand oral, un exposé, un papier, etc. Penser ? Dorénavant, on fait semblant.
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- Jeudi 14 janvier. Rien. Avons-nous mal lu ?

- Vendredi 15 janvier 2009, une page entière est consacrée à la « bonne nouvelle » : « L’adhésion des Français aux idées du FN est en recul ». Un sondage TNS Sofres/Logica pour le Monde et « A vous de juger »/ France 2, nous le dit avec une liste d’auteurs qui ressemble à une générique publicitaire. La méthode ? « Le taux d’adhésion global aux idées de J.M. Le Pen est passé de 26 % en décembre 2006 à 18 % aujourd’hui ». Apparemment pas de biais dans le questionnement sur des thèmes effectivement clivant comme « il y a trop d’immigrés en France », « on ne se sent plus vraiment chez soi en France » etc.

Si le point de comparaison avait été le premier et non le dernier de la série d’enquêtes invoquées, le résultat n’eut pas été le même : le niveau d’adhésion est stable par rapport à mai 2000. Il ne faut cependant pas bouder son plaisir. La conséquence est en effet immédiatement politique : « il semble manifeste que la méthode sarkoziste, appuyée sur un discours se revendiquant d’une droite décomplexée, a réduit sensiblement le champ d’influence du FN ». Plaudite cives, invitait-on les spectateurs à la fin des comédies romaines. Pour rire, imaginons le commentaire suivant : « la méthode sarkoziste de répression policière, de reconduites à la frontière et de discours d’extrême droite a réduit le champ d’influence du FN ». Les sondés ne sont pas des idiots sociologiques qui ne comprennent pas le positionnement de question aussi marquées et répondent naïvement en les isolant de toute autre considération. En bref, s’ils se sentent bien représentés par le pouvoir actuel, ils déclarent moins fréquemment qu’il y a trop d’étrangers en France (puisqu’il y a Nicolas Sarkozy), que l’on ne se sent plus chez soi en France (puisqu’il y a Nicolas Sarkozy) et même qu’il faut rétablir la peine de mort (puisque Nicolas Sarkozy ne l’a ni fait ni évoqué). En somme, la réponse à chaque question est conditionnée par le contexte. Et l’adhésion aux thèses du FN, énoncées dans un sens protestataire, ne peut plus l’être par des personnes qui se sont ralliées à un pouvoir en place. Le faire serait critiquer ce pouvoir. Ce ne sont pas les personnes qui ont changé mais le contexte d’ailleurs impliqué dans une formulation des questions qui distingue un avant et un après (« trop », « plus vraiment » et « rétablir »). Et il serait bien aventureux d’en déduire que les opinions ont changé. Se reporte-t-on d’ailleurs à un autre mode d’interrogation, non plus des échantillons représentatifs mais des échantillons spontanés, il n’apparaît plus aussi rassurant que « l’adhésion aux idées du FN est en recul ».
Pour donner un peu d’épaisseur à un constat fragile, selon les conventions du journalisme d’aujourd’hui, le commentaire rassemble sur une page la (sainte) trinité habituelle : journaliste, sondeur et politologue. Le sondeur est cité pour réfuter une objection élémentaire car un soupçon a effleuré les journalistes : « Le moindre attrait des idées estampillées FN n’est-il pas dû à une banalisation de ce discours notamment illustrée par le débat sur l’identité nationale ? ». « Banalisation est un mot piégé et inapproprié. Ce que l’on observe, c’est un recul de ces idées », répond péremptoirement notre sondeur, sans un début de démonstration. Circulez…

Faut-il encore insister ? C’est (encore) Pascal Perrineau, seul spécialiste du FN interrogé par Le Monde depuis des années, qui énonce le sens de tout cela : « Le grand changement, c’est qu’à partir des années 2000, la droite trouve en son sein un personnage, Nicolas Sarkozy qui a acquis une certaine crédibilité sur des thématiques du FN ». Magnifique compliment qui, du coup, va à l’encontre du titre même de l’article. Ce n’est pas l’adhésion des Français aux idées du FN qui est en recul parce que les idées du FN sont au pouvoir. A vrai dire, notre propos n’est pas de substituer une analyse à une autre mais de dire que la science est plus exigeante que ces ratiocinations à base de sondages. Pour savoir ce que pensent les gens, il ne suffit pas de le leur demander. Sinon, on ne parle que des ombres qui s’agitent sur la paroi de la caverne.

- Samedi 16 janvier : « Les changements au lycée plébiscités par les parents d’élèves » selon un sondage CSA payé par le ministère de l’Education nationale. Après la proposition d’une aide personnalisée pour les élèves en difficulté, il était difficile de faire la fine bouche. Plébiscite ? Il semble que le résultat – quoique nuancé sur d’autres points - inquiète un peu la journaliste qui évoque des « résultats à la soviétique ». Il n’est pas besoin d’aller aussi loin et il suffit de rappeler que le Second Empire a fait un usage du plébiscite contre lequel a été fondée la République. Si ce n’est pas si loin, c’est néanmoins si vieux.

- Edition du dimanche et lundi 17-18 janvier : retour sur le sondage consacré aux idées du FN. Manifestement, des lecteurs ont réagi. Une « analyse » revient donc sur le sondage béni. « Hypothèses sur les raisons du moindre attrait des idées du FN ». Le journaliste ne se désavoue pas, il confirme en relativisant : « Le fait est indéniable, si l’on s’en tient, - ce dont il s’agissait alors - aux résultats du sondage TNS Sofres/Logica pour Le Monde et « A vous de juger »/France 2, réalisé les 4 et 5 janvier auprès de 1000 personnes. Aucun annonceur comme on dit en matière publicitaire n’est épargné au lecteur. Au passage, celui-ci ne saurait ignorer que l’échantillon est représentatif : 1000 personnes tout juste. En bonne magie. L’hypothèse démographique est évoquée mais devant l’ampleur du changement, l’auteur en revient à l’hypothèse politique, c’est-à-dire des tactiques, manœuvres et calculs politiques. Un scrupule à la fin cependant : « On ne se sent plus vraiment chez soi en France » : « le taux d’adhésion des Français à cette affirmation a chuté de 9 points depuis décembre 2006. Hypothèse : une idée est nettement moins attrayante dès lors qu’elle semble suggérée par le pouvoir en place. Les idées du FN ont-elles vraiment perdu du terrain ? Le débat reste ouvert ». Horreur. Si cela n’avait plus le même sens de dire que l’on ne se sent pas chez soi selon que Nicolas Sarkozy n’est pas ou est au pouvoir. Mais comment faisait-on avant pour penser sans sondages ? La conclusion ne fâchera personne - « le débat reste ouvert » - à part quelques mauvais esprits. L’interprétation des opinions ? Une question d’opinion.


[1Entreprise internationale de relations publiques et relations presse, de conseil en communication, marketing, et publicité.

[2Basé au Collège de France où enseigne Pierre Rosanvallon, auteur en 2008, de La contre-démocratie , La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil.

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