observatoire des sondages

Quand les sondeurs se soucient des pauvres

samedi 15 décembre 2012

En organisant les 10 et 11 décembre 2012 une « conférence nationale contre la pauvreté » le gouvernement a tenu à montrer qu’il se préoccupait d’un phénomène qui s’est aggravé ces dernières années même si son évaluation demeure un exercice particulièrement complexe [1].

Les sondeurs, eux, ignorent généralement les pauvres, faisant d’ailleurs comme s’ils n’existaient pas. Même lorsqu’ils prétendent s’y intéresser, comme CSA qui a tenu à marquer l’organisation de la conférence gouvernementale par la publication d’un sondage, limité à une question unique sur le « sentiment de pauvreté des Français » (Les Echos, 6 décembre 2012). On imagine sans peine le « faible » intérêt d’un sondage, oserait-on dire sa pauvreté, sur un sentiment, réduit qui plus est à sa plus simple expression : êtes vous, oui ou non, pauvre ? [2]

Mais qui pourrait encore s’étonner du « peu d’enthousiasme » des sondeurs pour les questionnaires respectant les « règles de l’art » en matière d’enquête, a fortiori sur des questions aussi graves [3], ou de leurs allergies aux classiques de la littérature scientifique, sur cette question [4] comme sur beaucoup d’autres.

Ce désintérêt a, pour partie du moins, une raison bien simple : les pauvres ne répondent pas, quand bien même le voudraient-ils, aux sondages (cf. Le silence des pauvres). La logique des sondeurs est, en la matière, on ne peut plus radicale : celui qui ne leur répond pas n’existe pas, comme en atteste sur un autre point leur attitude face aux refus de répondre. Les sondeurs français ont fini par admettre du bout des lèvres l’importance des refus de réponse à leurs enquêtes... pour n’en tirer aucune conséquence.

Si le sort des pauvres n’est pas totalement absent des préoccupations des sondeurs, leur sollicitude revêt un aspect bien particulier que ne goûteraient guère les intéressés quand il est question de diminuer leurs revenus ou de les imposer. Si le changement de majorité gouvernementale a refroidi les ardeurs incendiaires des sondeurs, on se souviendra d’OpinionWay qui proposait à ses sondés rémunérés de « s’exprimer » sur le travail à exiger des pauvres en contrepartie des allocations qu’ils perçoivent (cf. OpinionWay ouvre la chasse aux pauvres). Les sondeurs n’ont pas abandonné l’idée d’appauvrir encore un peu plus les pauvres avec le même prétexte neolibéral de la perversité de l’assistance. L’Ifop s’emploie le plus ces derniers mois, constellant ses questionnaires de propositions récurrentes, à soumettre cette idée à ceux qui peuvent et qui veulent y répondre.

Extraits :

  • Ifop-Contribuables Associés, Les Français et la fraude aux aides sociales, 8 mars 2012 (par internet)

Question : Diriez-vous que les fraudes aux allocations sociales sont un facteur important ou pas important du déficit des régimes sociaux ?
- Important : 87%
- Pas important : 13%

Inutile de préciser que le sondeur ne se soucie guère de savoir sur quelle bases reposent les déclarations des sondés, ce qu’ils entendent par « important » ni même ce que recouvrent pour eux les termes « régimes sociaux ».

Questions : Êtes-vous favorable ou opposé à ce que l’on fixe un maximum au montant des aides sociales perçues par un même bénéficiaire ?
- Favorable : 81 %
- Opposé : 19 %

Il est de notoriété publique que les pauvres peuvent cumuler les aides à l’infini ! Après avoir suggéré la limitation des aides sociales, il convenait pour le sondeur de passer à une autre étape : non seulement la réduction des aides mais assujettir les bénéficiaires et donc les pauvres à l’impôt.

  • Ifop-ActeursPublics.com, Les Français face à la perspective de la hausse des impôts, 27 juin 2012 (par internet)

Question : Pour chacune des prestations suivantes, accepteriez-vous de voir réduire leur montant ?
- Les minimas sociaux (comme le RSA) : 47%
- L’augmentation de l’impôt sur le revenu : 7%

  • Ifop-Jdd, Les Français et les efforts fiscaux, 8 juillet 2012 (par téléphone)

Question : Et si l’on devait augmenter les prélèvements obligatoires cela devrait d’abord passer par :
- La généralisation de l’impôt sur le revenu à tous les foyers sachant qu’actuellement un ménage sur deux n’en paye pas : 32%

  • Ifop-Jdd, Enquête auprès des sympathisants de droite, 11 novembre 2012 (par internet) [5]

Degré d’adhésion à différentes propositions :

- Il y a trop d’assistanat et beaucoup trop de gens en abusent : 80%
- Les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment : 51%
- Il faut généraliser l’impôt sur les revenus à tous les foyers car actuellement les plus modestes soient un foyer sur deux n’en paient pas : 41%

  • Ifop-ActeursPublics.com, Focus sur la compétitivité des entreprises, 27 novembre 2012 (par internet)

Question : Pour réduire les prélèvements et les charges qui pèsent sur les entreprises françaises, faut-il en priorité :

- Revoir à la baisse les prestations sociales (allocations, RSA, etc.) : 20%
- Instaurer de nouveaux prélèvements sociaux pour les ménages : 3%

Le sondeur ne propose certes pas de supprimer la pauvreté en supprimant les pauvres, même si chemin faisant cela finit par y ressembler étrangement. Concernant la généralisation de l’impôt sur le revenu aux foyers les plus modestes, le sondeur s’est par ailleurs bien gardé à chaque fois d’aborder la question cruciale du rendement de ce type d’élargissement, c’est à dire le rapport coût-bénéfice d’une telle mesure. « Oubli » cocasse quand on sait que le « think tank » néolibéral « Institut Montaigne », proche des positions de Laurence Parisot et commande des sondages à l’Ifop, est plus sensible à la question du rendement de la fiscalité quand il s’agit des riches. En 2007, il exigeait la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes au prétexte d’un rendement fiscal négatif [6].

La crise aidant, les sondages revivifient la vieille figure du pauvre, toujours aussi tenace, un parasite, un paresseux, mais un heureux qui profite de la générosité publique.


[1Sur l’importante mais très délicate question de la définition de la pauvreté on se reportera utilement aux articles récents sur le sujet publiés par l’Observatoire des inégalités : La pauvreté en France ; Evaluer la pauvreté est un exercice difficile ; Huit millions de pauvres : un chiffre exagéré.

[2Formulation exacte : A propos de votre situation personnelle diriez-vous ? 1 - Que vous êtes n’êtes pas pauvre et n’êtes pas en train de le devenir. 2- Vous êtes pauvres ou vous êtes en train de devenir pauvre.

[3Cf. par exemple celle dirigée et publiée par quatre chercheurs de l ’INED sur l’euthanasie en France : Sophie Pennec, Alain Monnier, Silvia Pontone, Régis Aubry,"Les décisions médicales de fin de vie en France", Population et Sociétés, N° 494, novembre 2012.

[4Cf. George Simmel, Les pauvres, Paris, PUF, 2011, réed.

[5Précision les sympathisants de droite ne sont qu’une partie non indiquée de l’échantillon total : 2023.

[6Cf. Institut Montaigne, « Supprimer l’ISF...pour faire payer les riches », novembre 2007.

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