observatoire des sondages

Elections : qu’est-ce qu’une « infox » toute période confondue ?

mardi 18 décembre 2018

Si le début de la campagne électorale pour les élections européennes de mai 2019 est encore lointain, les premiers sondages d’intentions de vote ont été publiés début décembre.

Comme d’habitude les sondeurs et la presse se moquent de l’inanité de telles mesures effectuées à une période aussi éloignée. Est-ce une raison pour ne pas rappeler leur caractère purement artefactuel ? Non bien sûr. On sait également depuis bien longtemps, sondeurs compris, que le pourcentage d’électeurs affirmant leur certitude d’aller voter (quand la question est posée) est la plupart du temps surévalué. Quant aux autres biais et défauts qui affectent généralement ces pseudos enquêtes électorales, on retrouve pêle-mêle, inégalement répartis selon les entreprises (Ipsos, Ifop, BVA...), de fausses candidatures - puisque aucune liste n’est à l’heure officiellement établie ni même connue - des échantillons à la taille ridicule, l’absence d’un chiffrage de l’abstention, du redressement des intentions brutes exprimées (devenue obligatoire depuis 2016), etc. Pour ne rien dire de la publication tardive (quand elle est effective) sur le site de la commission des sondages.

On accordera toutefois, tant il cumule les "anomalies", une “mention spéciale” au sondage Ipsos publié par le JDD le 8 décembre 2018, en pleine mobilisation "gilets jaunes". On veut bien croire qu’il a rassuré son commanditaire, la LREM (cf. ci-dessous). Et peut-être aussi l’ancien secrétaire général du parti, Richard Ferrand, devenu après un passage éclair au gouvernement président de l’Assemblée Nationale [1].

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L’ambiguïté quant à son caractère confidentiel ne fait que rajouter si besoin était à la suspicion quant à la finalité de ce type de pratique. La formulation du JDD laisse entendre qu’il pourrait s’agir d’un sondage destiné à ne pas être publié [2]. Les sondages confidentiels ne tombent pas sous le coup de la loi et ne relèvent donc pas de la compétence de la commission. Or une notice détaillée dudit sondage figure sur son site faisant état d’une publication à la date du 10 décembre dans le... JDD. A-t-il finalement été rendu public parce que son résultat plaisait au parti présidentiel qui a donné son accord, accréditant l’idée d’un "coup politique" avec la complicité en premier lieu du JDD et à sa suite le Huffpost, Slate, RTL, Le Monde, etc. ? Le doute est permis.

Coup politique ? De la politique à la "petite semaine" assurément à l’image de la taille des deux échantillons de personnes qui se sont en réalité explicitement prononcées (337 personnes et 329 personnes) qui justifiait amplement une éventuelle confidentialité. Ou a fortiori que la presse n’en fasse pas la publicité en se perdant comme elle aime à le faire en conjectures politologiques.

"La manipulation n’est pas seulement une menace, mais une réalité (…) bien installée" déclarait le ministre de la Culture suite à l’adoption le 20 novembre 2018 de deux propositions de lois controversées pour lutter contre la manipulation de l’information en période électorale (cf. Le Monde 20 novembre 2018). Sans doute ne pensait-il pas précisément aux sondages, du moins à ceux des "majors" de la profession, relayés par les médias [3].


[1"Qu’ils aillent aux élections [Est-ce que ça ferait baisser le score du Rassemblement national de Marine Le Pen ?] "Écoutez ça je n’en sais rien, ce n’est pas mon objectif", RTL, 16 décembre 2018.

[2Version corroborée par un autre sondeur, sans précision, interrogé par Slate : « Si l’institut avait su qu’il allait être rendu public, il aurait peut-être hésité à le réaliser », confie, en privé, le spécialiste d’une autre maison de sondage (Salte.fr, 14 décembre 2018).

[3La langue française s’est enrichie récemment d’un nouveau terme, francisation de l’expression devenue très à la mode depuis l’élection de Donald Trump "fake news" (fausse nouvelle). On parlera maintenant d’"infox", mélange d’intoxication et d’information, terme choisi par la Commission enrichissement de la langue française pour désigner une "information mensongère ou délibérément biaisée".

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