observatoire des sondages

L’interminable agonie de la commission des sondages

lundi 28 mars 2022

Si la campagne électorale officielle débute ce lundi 28 mars, « tout le monde » a pu remarquer qu’elle a réellement débuté au bas mot il y a des mois, du moins dans la presse. Sauf volte-face peu probable de dernière minute, on peut néanmoins dès à présent tirer facilement un bilan, diagnostic serait plus juste, de l’activité de l’une des institutions gardiennes de la sincérité des scrutins électoraux : la commission des sondages.

Les sondeurs ont redouté l’immixtion dans leurs affaires de la commission avant même sa naissance [1]. Leur crainte a été brève et après 45 ans d’existence l’ensemble de la profession est de fait ravi de sa présence. Une satisfaction qui sans être suspecte par définition laisse songeur. On la comprend aisément. Alors que l’emprise des sondages sur la vie politique, et en particulier la vie électorale, est devenue au fil du temps un phénomène majeur, exceptions faites de quelques communiqués et douces remontrances, pas la moindre condamnation prononcée, pour ne rien dire de ses initiatives en matière judiciaire. Pas même dans l’affaire des sondages de l’Elysée, un comble et une clémence singulière pour une institution composée surtout de hauts magistrats.

Un bilan qui n’a rien à voir, bien sûr, avec la supposée qualité des produits sondagiers dont se gargarisent les professionnels dès qu’ils sont critiqués. A-t-on déjà entendu un marchand, de tapis ou d’autre chose, "vanter" les défauts de ses articles ? Si les "enquêtes" des sondeurs ne représentent comme ils l’assurent qu’une partie négligeable de leur activités, elles demeurent capitales pour leur notoriété. Les leçons de l’universitaire A. Dézé publiées récemment confirment si nécessaire que les qualités et intérêts revendiqués ne sont qu’impostures [2]. Les doutes et critiques déjà anciens sur leur représentativité ont été en outre renforcés par l’enquête de L. Bronner sur les panels de sondés [3].

Un bilan qui a beaucoup plus à voir avec le mode d’action et le fonctionnement de la commission, si l’on peut qualifier ainsi ce mélange d’indolence, de connivence voire de compromission [4]. Et avec la sociologie d’une majorité de ses membres issus de la haute fonction publique, dont les carences en matière scientifique ne sont rapportées que très ponctuellement par la presse. La veille et a fortiori le contrôle des seuls sondages en lien avec un scrutin électoral n’est certes pas une sinécure, mais a-t-on jamais entendu la commission se plaindre de son manque de moyens qui pourrait éventuellement expliquer en partie ce "laisser-faire" ? Pas à notre connaissance. Est-ce d’ailleurs du "laisser-faire" que de reprendre à son compte, les désirs ou les figures de style des sondeurs, la défense de leur secret industriel et de leur conception de la liberté du commerce, quand cela concerne la désignation des gouvernants et des élus ?

Les sondeurs ne sont pas les seuls à bénéficier de cette entreprise de blanchiment, la presse aussi. Par souci d’équité ? En soi non, mais même s’il elle ne l’évoque pas explicitement, le respect quoi qu’il coûte de la liberté de la presse et de l’information, c’est à dire y compris quand cette dernière ne respecte pas la loi de 1977 (cf. communiqué ci-dessous), demeure l’horizon indépassable de la commission. Une attitude qui n’est pas sans rappeler celle de l’ex-CSA devenu ARCOM [5], et de son président Roch-Olivier Maistre, critiqués pour sa tiédeur voire sa réticence à sanctionner les violations caractérisées (propos racistes, atteinte au pluralisme, etc.) notamment celle de la loi du 30 septembre 1986 sur l’audiovisuel : "Notre mission première, c’est de défendre la liberté d’expression dans ce pays (...) Le CSA n’est pas une autorité de censure" (Public Sénat 7 décembre 2021). Une manière d’avoir le beau rôle ? On finirait par croire que certaines autorités de contrôle se soucient plus d’être "aimées" de ceux qu’elles sont chargés de contrôler et éventuellement de sanctionner, que de faire respecter les lois.

Il arrive parfois que la commission des sondages se plaigne des médias (cf. extrait d’un communiqué publié le 11 mars sur son site internet).

- Au surplus, l’article 6 de la loi organique n° 2021-335 du 29 mars 2021 prévoit qu’à l’occasion de la présente élection présidentielle, toute publication ou diffusion de sondage, et non plus seulement la première, comporte l’indication des marges d’erreur. La commission déplore qu’un grand nombre d’organes de presse et de communication au public en ligne s’autorisent le non-respect de cette disposition législative qui impose pourtant un rappel utile pour relativiser les résultats des enquêtes d’opinion (intégralité du communiqué)

Est-elle sincère ? Quoi qu’il en soit elle reste fidèle à son mode d’existence et d’action : "Discrète", autrement dit pas de vague. On peut donc douter que la presse ait entendu ce miaulement. On l’imagine mal, pour l’instant, enfreindre, par exemple, l’interdiction de publication de sondages la veille et le jour du scrutin, mais pour le reste son attitude à l’égard de la commission sonne plutôt comme un "cause toujours tu m’intéresses".


[1Roland Cayrol, vieux retraité de l’industrie sondagière qui sévit toujours sur les chaines de télévision (cf. C dans l’air, 21 mars 2022) qualifiant la loi de 1977 qui la créait de « scélérate » (il le rappelle dans un interview publiée in Le temps des médias, n°7, février, pages 229 à 241.

[210 leçons sur les sondages politiques, De Boecks, janvier 2022.

[3« Dans la fabrique opaque des sondages », Le Monde, 4 novembre 2021 ; et plus récemment, certes à une moindre échelle, J. Colinet, « Sondage : la course de petits chevaux », Topette n° 7, 25 février 2022.

[5Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique depuis sa fusion le 1er janvier 2022 avec l’HADOPI (Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet).

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