observatoire des sondages

Le concours des sottises politologiques est ouvert

mercredi 14 avril 2021

Si les intentions de vote hors de tout contexte électoral sont solidement ancrées dans les mœurs des sondeurs et de la presse la « dernière année » d’une présidence de la République, événement cardinal de la vie politique française, sonne pour eux comme un « argument » favorable au redémarrage de l’inflation de leur publication. Et par conséquent des commentaires politologiques qui les accompagnent invariablement.

Dimanche soir 28 mars 2021
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L’ancien ministre de l’Education nationale, Luc Ferry annonce sur le plateau de LCI son soutien à Xavier Bertrand (ancien ministre lui aussi) [1]. Quelques jours plus tôt ce dernier s’est déclaré candidat à la présidentielle de 2022.

- Luc Ferry : "il y a trois raisons pour lesquelles je pense qu’il a bien fait de mettre sa candidature en place. La première raison c’est que 80% des Français, sondage paru dans Marianne il n’y a pas longtemps, ne veulent pas du nouveau débat Marine Le Pen/ Emmanuel Macron. Donc il y a vraiment un espace et je rappelle que face à Marine Le Pen il est le meilleur candidat. Il fait 57% dans les sondages face à 47%. Ça n’a pas grand sens mais c’est une indication... ".

Il n’est pas nécessaire d’être philosophe ou membre d’un jury d’agrégation de philosophie pour relever l’incohérence du propos. Comment quelque chose "qui n’a pas grand sens" pourrait-elle donner une indication ?

- Luc Ferry : "la deuxième raison, la France est majoritairement de droite. Aujourd’hui j’entendais ce matin Pascal Perrineau un de nos grands politologues l’expliquer. Je regardais une enquête publiée par l’Ifop il n’y a pas longtemps. 13% des Français se disent à gauche c’est quand même peu. 30% se disent au centre et 40% à droite...le centre c’est quand même la droite. On voit bien que Macron et Bayrou ne sont pas de gauche. (...) La troisième raison c’est que LR, Les Républicains ont été incapables de produire un programme. Dans ce contexte là Xavier Bertrand a raison. (...) Je serai ravi qu’il y ait un très bon candidat social démocrate pour l’instant je ne le vois pas. Je ne vois personne Madame Hidalgo est complètement dans les choux, elle flirte avec les 6%, le patron du PS personne ne sait qui sait".

Présente ce soir là sur le plateau Ségolène Royal, ancienne ministre et candidate du PS à la présidentielle de 2007 [2] lui rappelle une évidence à propos d’un scrutin encore bien lointain.

- Ségolène Royal : "mais les sondages ne veulent rien dire. (...) D’abord faut faire attention à tous les sondages. Je trouve qu’il y a une forme d’arnaque dans les sondages parce le mot de sondés est transcrits par le mots de "Français". Moi je pense qu’il y a un problème éthique des sondages sur l’annonce des sondages sur les médias et de l’utilisation des instituts de sondages de choses qui ne sont pas significatives, le sondages manipule aussi l’opinion".

- Luc Ferry : "non ça ne veut pas rien dire ! Les sondages de 2e tour je suis d’accord avec ça, mais les sondages de premier tour sont quand même des indications qui ne sont pas négligeables. En tout cas je vois pas pour l’instant l’équivalent de François Mitterrand ou même de François Hollande. Je connais bien Xavier Bertrand, depuis longtemps c’est quelqu’un dont je dirais qu’il gagne à être connu, c’est quelqu’un extrêmement intelligent".

Luc Ferry aurait donc vu les signes avant coureur de la victoire de François Hollande en 2012 dans les sondages précédant l’arrestation de Dominique Strauss le 14 mai 2011 ? Même les sondeurs n’y auraient même pas songé (cf. DSK, Hollande : le croisement). Six mois plus tard des sondeurs peinaient encore à croire ce qu’ils mesuraient (Cf. Gaël Sliman (BVA) : « François Hollande jouit d’un taux de popularité totalement improbable et hallucinant. Ça n’a aucun sens. Il se trouve que c’est la photo que nous prenons » (BFM Radio, 18 novembre 2011).

En fait des trois raisons avancées. il n’ y en a que deux : les sondages d’opinion
et l’opinion de Luc Ferry. Comme démonstrateur-dégustateur (en magasin ou à la télévision) les professionnels du marketing jugeront surement que ce professeur agrégé de philosophie a encore quelques leçons à recevoir.

- Luc Ferry : "juste un mot sur les sondages. Je ne cite pas bêtement les sondages au hasard et pour l’esbroufe. D’abord les sondages comme dynamique il faut les regarder en dynamique. Je cite des sondages qui sont en dynamique et qui sont pas des sondages ponctuels. Et deuxièmement les sondages n’ont de sens que quand ils sont enrobés dans une vision globale".

Des leçons en science politique semblent également devoir s"imposer. Luc Ferry est pourtant agrégé, aussi, de science politique. Il est vrai qu’il a jeté cette dernière aux orties depuis longtemps - d’où sa présence régulière (en compagnie de Ségolène Royal) sur le plateau de "En toute franchise" un dimanche soir ? Il lui préfère la politologie et le rôle de politologue de gouvernement. Il n’est donc guère surprenant qu’il régurgite, de manière confuse, le couplet fumeux des sondeurs sur la "dynamique" - quand leurs prédictions s’écartent des résultats réels - censée porter de Xavier Bertrand.


[1Ministre de la santé en 2005, puis du travail sous la présidence Sarkozy à partir de 2007.

[2Battue au second tour par Nicolas Sarkozy.

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