observatoire des sondages

Chaque semaine un sondage sensationnel est censé nous surprendre. Les éditorialistes en piaffent d’impatience, comme Yves Thréard jeudi 22 octobre sur I>télé annonçant « en avant-première » des chiffres très favorables au Front national, avec un air de « on allait voir ce qu’on allait voir ».

- Yves Thréard (Le Figaro) : "je me demande même si madame Le Pen a encore besoin de faire campagne et si le Front national a encore besoin de faire campagne. Je crois que certains sondages donne le Front national à des scores mais impressionnant aussi bien dans le Nord-Pas deCalais-Picardie que en Paca, mais surtout en Nord Pas-de-Calais Je crois qu’il y a un sondage qui donne madame Le Pen à un niveau..."

- Romain Desarbres (I>télé) : "Qui est sous embargo jusqu’à...."

- Yves Thréard : ..."Très très haut"...

En fait un ensemble de 12 sondages BVA-Presse Régionale sous embargo jusqu’à vendredi 23 octobre 3h du matin ! [1]. Un embargo qui permet aux privilégiés bienheureux de se donner la primeur de "l’information" quelques heures seulement avant sa levée et la publication des résultats.

Que nous annoncent-ils ? La liste de Marine Le Pen à 42% d’intentions de vote dans la région Nord-Pas de Calais-Picardie (pour ne ne citer que le résultat évoqué par Yves Thréard). Ce sondage comme les 11 autres présentent pourtant des lacunes et certaines curiosités rédhibitoires.

- Il s’agit de sondages par internet, donc effectués sur la base d’échantillons spontanés auxquels on ne saurait faire confiance. La durée des enquêtes est à ce propos très inhabituelle pour des sondages en ligne, 9 jours. Un temps de pause "un peu" long pour les amateurs de "photographie de l’opinion à un instant T", l’un des éléments de langage des sondeurs les plus connus. A ce petit jeu les "habitants" de la région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes ont été plus "enthousiastes" (1200) que ceux d’Ile-de- France où l’échantillon atteint péniblement les 802 personnes. Une indication sur la difficulté d’obtenir des échantillons de taille significative pour ne rien dire des distorsions occasionnées.

- Aucune trace des corrections apportées aux chiffres bruts récoltés par le sondeur. Comme tout sondage d’intentions de vote, en France les déclarations des sondés ne sont jamais publiées en tant que telles. Les intentions publiées subissent avant publication un "traitement" du sondeur (propre à chaque entreprise de sondage) traitement que les sondeurs refusent toujours de rendre public avec la bénédiction de la commission des sondages et du Conseil d’Etat.

- Aucune trace d’abstention. Personne ne peut croire sérieusement qu’une élection à part dans les régimes autoritaires, mobilise la totalité du corps électoral. C’est devenu pourtant une habitude bien ancrée chez les sondeur, qui justifient, parfois, cette absence par la difficulté de l’évaluation. Autrement dit quand le problème est difficile à mesurer on le fait disparaître.

- Le pourcentage des sondés refusant d’indiquer leur intention de vote s’établit selon les régions testées entre 29% (Ile de France et Paca) et 39% pour la Bretagne (30% pour la région Nord-Pas de Calais-Picardie). Des chiffres pour le moins conséquents qui altèrent encore la valeur déjà bien faible des intentions annoncées.

On peut donc s’interroger sur l’utilité du gadget conçu par le quotidien Libération qui considère la méthode du "sondage BVA de ce vendredi (...) comme rigoureuse, puisque les cinq critères de notre « kit de fiabilité » sont vérifiés". Il est vrai que pour ajouter un peu plus à la confusion les chiffres publiés par le quotidien et sur lesquels se base le commentaire ne sont pas ceux du sondage repris par le reste de la presse et figurant sur les notices détaillées. On se demande si les journalistes savent à lire. Démonstration :


("Régionales : on a vérifié le sondage de ce vendredi", Libération, 23 octobre 2015.)

(cliquer sur les images pour les agrandir )

Se seraient-ils trompés en livrant les chiffres bruts ? A suivre...

- Addendum

En accompagnement de cet imbroglio de chiffres qui participe toujours un peu plus à l’intoxication électorale une liste de titres sensationnalistes... pour couronner le tout.

- "Elections régionales : la victoire de Marine Le Pen est-elle inévitable en Nord-Pas-de-Calais-Picardie ?" (France Télévision, 24 octobre 2015).

- "Régionales : le FN confirme sa percée en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, (Le Midi Libre 24 octobre 2015)

- "SONDAGE. Elections régionales : vers un triomphe de Marine Le Pen dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie" (France Télévision, 23 octobre 2015)

- "Sondage élections régionales : Marine Le Pen se détache, la gauche décroche", (La voix du Nord, 23 octobre 2015).

- "L’institut de sondages BVA indique par ailleurs que Marine Le Pen serait assurée de conquérir le Nord-Pas-de-Calais-Picardie", (Les Echos, 23 octobre 2015).

"Régionales. Sondage : Marine Le Pen donnée gagnante dans le Nord, 7 régions penchent à droite", (L’Obs, 23 octobre 2015).

"Élections régionales 2015 : Marine Le Pen largement en tête dans le Nord", (RTL, 23 octobre 2015).

Etc.


[1Cf. les notices détaillées des sondages sur le site du sondeur.

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