observatoire des sondages

Election au PS : de la fabrique ordinaire d’une fake news en politique

vendredi 16 mars 2018

« Le parti socialiste est mort » . Le premier tour de scrutin de l’élection au poste de Premier secrétaire du PS a offert à l’un des artisans de ce « décès » l’opportunité de réitérer son annonce funèbre. Une sentence en effet répétée mainte fois ces derniers mois, bien avant même d’avoir quitté le parti fin juin 2017 [1]. Si dire que le PS va mal est un truisme, l’absence quasi totale de sondages sur la désignation de son futur chef est sans doute un indice plus fiable sur sa force politique actuelle que les ressentiments de l’ex-Premier ministre. Harris interactive "en partenariat" avec LCI, Le Figaro, et RTL, est l’un des seuls sondeurs à s’y intéresser. Mais comme on pouvait s’y attendre, lui et ses commanditaires se sont une fois de plus trompés, réitérant les mêmes erreurs que par le passé pas si lointain (cf. Les résultats du premier tour en fin d’article).

Qui se souvient des sondages sur les différentes primaires qui ont envahi la vie politique française ces dernières années ? Du fiasco exemplaire de la primaire d’Europe-Ecologie-Les Verts pour la présidentielle de 2012 tant les malfaçons étaient probantes, suscitant à l’époque le désarroi du candidat donné gagnant, et réel perdant, devenu depuis ministre : Nicolas Hulot (Cf. Primaires écologistes : fausse surprise).

Lorsqu’elles sont posées à tous les sondés, on le sait depuis longtemps, les questions sur le « candidat préféré » à la direction d’un parti, ou sur le « candidat préféré » d’un parti à une élection (la présidentielle par exemple) sont fort peu judicieuses. Car, elles reviennent en définitive à demander également aux opposants politiques de tout bord de se prononcer, dans le cas présent sur le nouveau chef du PS. Si le Parti socialiste est politiquement moribond, ses opposants politiques ne le sont peut-être pas tous. Parmi ces opposants, ceux qui se prononcent sincèrement ou sans arrière-pensée, ou qui simplement « jouent le jeu » du sondage, choisissent généralement le candidat qui se rapproche le plus, ou le moins éloigné de leur affinités idéologiques ou politiques (cf. le théorème du "sondé médian" : Les sondeurs préfèrent François Hollande). C’est dire le peu d’intérêt ou de valeur des réponses obtenues.

Il n’est pas moins stupide de poser la même question aux sondés sympathisants d’un parti qui plus est quand la désignation ou la procédure élective effective repose sur les seuls suffrages des personnes inscrites dans ce parti. La notion de sympathisant recouvre une réalité particulièrement floue contrairement à celle de membre effectif d’un parti politique. Les sondeurs aussi le savent depuis longtemps, mais malgré leurs déboires parfois retentissant ils continuent d’écouler leurs produits comme si c’était pareil ou presque. Une marque de fabrique des sondeurs, comme en atteste le sondage d’Harris Interactive sur le meilleur candidat à la tête du PS publié 7 mars 2018, 8 jours avant le premier tour du scrutin.

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Impossible ici de dénombrer le nombre de militants inscrits au PS voire même de savoir s’il y en a. Autrement dit impossible de connaitre le nombre d’électeurs potentiels du scrutin. Une incertitude qui n’a pas échappé au « meilleur candidat », Stéphane Le Foll. L’ex-ministre de l’Agriculture de Manuel Valls a vu dans le chiffre d’Harris un gage de notoriété, "un atout. Pour faire de la politique, il faut être en capacité d’être entendu". Mais d’ajouter lucidement "mais je sais que c’est les militants qui votent" et que "beaucoup d’élus ne veulent pas que je sois premier secrétaire" (AFP, 7 mars 2018).

Semi-lucidité vaut mieux que pas de lucidité. Sa notoriété sondagière est certes supérieure à celle de ses adversaires, mais, et c’est le point le plus litigieux de cette "enquête", derrière les pourcentages annoncés (déjà faibles) ce sont les effectifs qu’ils "cachent" qui posent problème. 1598 internautes (payés pour répondre) constituent l’échantillon. 14%, soit un total de 223 sondés, considèrent Stéphane le Foll comme "le meilleur candidat" au poste de secrétaire du PS. Un effectif pour le moins malingre. C’est sans doute pour cette raison que le sondeur a préféré taire l’effectif (inévitablement inférieur à 223) des "sympathisants" auto-déclarés du PS qui lui sont favorables. Pour résumer : 38% de ?

Il ne faut pas être grand clerc pour en conclure que ce sondage ne valait pas grand chose, sauf pour un grand reporter du Figaro qui titrait à ce propos : Stéphane Le Foll, fidèle de François Hollande, plébiscité (Le Figaro, 6 mars 2018). Et d’enchainer surenchère et perles politologiques tout invitant à la prudence. Rhétorique classique, purement cosmétique.

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Le résultat final du premier tour dément sans surprise le pronostic du Figaro stimulé par le sondeur. Crédité de 26,1% des suffrages Stéphane Le Foll, largement devancé par Olivier Faure, député PS de Seine-et-Marne 48,56%, a décidé au vu de l’écart de se retirer du second tour qui aura lieu le 29 mars 2018 (cf. Le Monde 16 mars 2018).

Quant au sondage, il eut-été plus raisonnable de n’en rien dire. Mais on le sait également la politologie a ses raisons que la raison ignore : autrement dit les âneries sont préférables au silence.


[1Cf. « Oui, la gauche peut mourir », Manuel Valls au Conseil national du PS, 14 juin 2014, Libération, 14 juin 2014. « Le parti socialiste est mort » RTL, 9 mai 2017 ; LCI, 29 janvier 2018 ; Europe 1, 15 mars 2018.

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